Titre original « Gegenwort eines Mitgliedes der Berliner Gemeinde wider die Schrift der siebenundfünfzig Berliner Geistlichen : Die christliche Sonntagsfeier, ein Wort der Liebe an unsere Gemeinen »
Max Stirner
Réplique d’un membre de la paroisse berlinoise contre l’écrit des 57 pasteurs berlinois
la célébration chrétienne du dimanche, une parole d’amour à notre paroisse
Chers frères et soeurs !
On nous a adressé une parole d’amour à laquelle il ne nous est pas permis d’être sourds. Le premier jour de l’année, on a donnéaux fidèles des paroisses berlinoises, dans les temples, un opuscule intitulé : « La célébration chrétienne du dimanche, une parole d’amour adressée à notre communauté », qui nous concerne tous de très près.
Avant de nous attacher au détail du texte, essayons d’en saisir le contenu dans quelques mots caractéristiques de la deuxième page : « Comme il est indéniable que le déclin de l’église se manifeste au monde le plus clairement par la perte du sens sacré de la célébration dominicale et que les membres d’autres communautés religieuses se scandalisent avant tout de la façon dont nous célébrons ce jour, nous présentons à nos paroissiens l’écrit suivant : « La célébration chrétienne du dimanche » ; ce n’est pas que nous pensons que cette solennité est de première importance pour la piété chrétienne, mais nous croyons que nous obtiendrons pour l’essentiel, la vérité et l’amour chrétiens, un meilleur accueil et plus de participation si les jours saints sont rendus à leur destination primitive : l’abstention du travail, le recueillement profond et l’écoute attentive de la parole de Dieu ».
Ainsi, voilà 57 de nos pasteurs, dont la signature est donnée en conclusion, qui nous avertissent ouvertement du déclin de l’église et qui nous accusent d’avoir un comportement et des pratiques infidèles à son enseignement. Celui qui s’est constamment refusé àcroire qu’il y a toujours moins de fidèles fervents et que les églises se vident toujours plus, apprendra maintenant ce fait irréfutable de la bouche de ceux qui sont, sans doute possible, les mieux informés.
Ils nous rappellent nos places inoccupées ; pleins d’amitié paternelle, ils font signe de revenir à leurs enfants égarés. Mais nous avons inconsciemment rompu le sortilège des églises, franchi les limites de la foi fervente, et il a fallu cette exhortation pour que nous apparaisse cette fuite involontaire. Qu’on nous laisse prendre exactement conscience de notre situation et soupeser en tous sens la gravité de l’affirmation qui concerne « l’apparition du déclin de l’église », sans reculer devant son aveu. Rien ne nous est plus profitable que la franchise, rien ne nous est plus préjudiciable que de nous cacher, par peur, un fait indiscutable et de vouloir ignorer ce qu’il nous est pourtant impossible de réfuter ou de changer. Chers amis, rassemblez vos énergies spirituelles et surtout, animez-vous de courage !
Ceux qui nous incitent à revenir nous rappellent avant tout que nous avons déjà quitté la vieille patrie et que nous sommes en pays étranger. Merci à eux de nous instruire pleinement du progrès à la réalité duquel nous n’avions jamais osé croire. Ils nous disent : « Vous n’êtes plus animés de sentiments chrétiens ! » Si nous ne le sommes plus (et si nous nous refusons, désormais, à être la proie de l’hypocrisie et de la lâcheté, il nous est impossible de méconnaître que, par certains côtés, cette accusation nous touche au plus près), nous nous demandons involontairement : qu’es-tu donc toi-même ? Et de ce que tu n’es plus chrétien à l’ancienne manière, serais-tu devenu plus mauvais ?
Il est vrai qu’un reproche qui vient à son heure peut, sur le coup, effrayer une conscience particulièrement réceptive et provoquer un repentir qui suscite momentanément la bonne résolution de fréquenter avec zèle le temple. Mais le temps que cela dure et nous voilà déjà les pécheurs d’autrefois. Ainsi le repentir nous pousse à faire pénitence, l’ennui de la pénitence nous ramène au péché. Tel est le sort déplorable de ceux qui, mécontents de leurs actes, même s’ils ne font en cela qu’obéir à l’esprit de leur époque, ne peuvent cependant s’amender. Ils n’ont pas la force de nager à contre-courant, pas plus qu’ils n’ont le courage ni la liberté d’esprit de se laisser porter, la conscience tranquille, au gré des flots du temps.
Ils voudraient bien être chrétiens si cela était encore de mode, comme ils voudraient se conformer à leur temps, et à son indifférence apparente pour le christianisme ou peut-être seulement pour certaines de ses pratiques extérieures, si, hélas, ne subsistaient l’ancienne croyance ni l’ancienne crainte. Aussi restent-ils en suspens entre ciel et terre, trop lourds pour s’élever, trop légers pour sombrer : voilà bien une situation désespérée ! C’est pour gagner de telles âmes que les pasteurs font campagne et ils en saisiront plus d’une. Mais nous avons aussi à sauver.
Fuit dans la neige, devant les loups !
Laisse-le entrer et se réchauffer !
Qu’est-ce qui pourrait bien nous rendre si froids et si indifférents, que nous manque-t-il donc ? Un enthousiasme qui brûle tout l’homme, qui consume de sa flamme pure tous les doutes de la pensée et toutes les tentations des sens, qui transfigure la mort en résurrection ! Tel est l’enthousiasme auquel nous aspirons !
Saurait-on vous enflammer ainsi les coeurs pour l’église ? La prédication de vos pasteurs susciterait-elle en vous cet enthousiasme qui s’avance, joyeux, vers le sanctuaire de la mort ; vous prêcheraient-ils ce nouvel évangile qui permit à Luther d’entraîner à sa suite les esprits ouverts et de secouer le monde ivre de sommeil de son assoupissement ? Ou votre esprit n’aurait-il plus besoin d’aucune révélation nouvelle de la vérité ? Seriez-vous, pour ne vous rappeler qu’un fait, toujours satisfaits de cette fatale soumission qui préfère souffrir en silence plutôt que seulement tenter de se faire droit, et ne tiendriez-vous pas en plus haute estime le droit ? Voudriez-vous toujours vous borner à être obéissants sur terre et n’être libres qu’au ciel ? N’essayez pas de vous en convaincre, vous agissez plus raisonnablement que vous ne le croyez. Seulement vous ne restez pas, en toutes vos actions, fidèles à vous-mêmes, précisément parce que la peur de votre vieille croyance vous dupe de plus d’une façon. Vous ne souffrez aucun pouvoir, si ce n’est là où vous craignez d’affirmer votre droit ; malheureusement vos craintes sont nombreuses et vous reniez vos droits et, ainsi, Dieu, simplement parce que vous prenez à la lettre que l’on doive tendre la joue gauche lorsque la joue droite a été frappée. Il n’y a là rien de répréhensible si vous pardonnez l’injure qui vous est faite ; mais en partant du même principe, vous aliénez vos droits inaliénables et vous vous laissez traiter comme des enfants alors que vous devriez préserver vos droits indestructibles d’adultes ; vous vous laissez vivre sous tutelle, là où il est infamant de ne pas être majeur et de ne pas s’affirmer ; vous rampez, là où vous devriez faire preuve de courage ; où vous devriez être des esprits qui se libèrent et libèrent les autres, vous êtes des machines.
Le royaumme de ce monde vous est-il donc si indifférent et n’aspirez-vous qu’au ciel, comme il plairait aux pasteurs de vous savoir ? Etes-vous insensibles aux choses de la terre pour avoir d’autant plus au ciel ? Ne voulez-vous entendre de vos prédicateurs que ce que vous devez abandonner ici-bas pour être rassasiés là-haut ? Qu’il vous faut vous châtrer et renoncer aux joies de la terre pour être agréés au ciel ? En un mot, n’êtes-vous que de futurs citoyens du ciel et ne l’êtes-vous pas de la terre ? Mais si vous l’êtes aussi de la terre, ne voulez-vous pas apprendre ce qui est digne d’un tel citoyen ? N’a-t-il en partage que la douceur et la patience ? Ne lui faut-il pas aussi s’affirmer en homme qui a le sentiment de soi et refuse qu’on le conduise en laisse lorsqu’il sait aller seul son chemin ?
Laissez vos maîtres, que l’on appelle « prédicateurs », vous dire quelle est la valeur de l’homme sans les obliger à vous offrir de façon uniquement traditionnelle ce qui plaît aux chrétiens, vous fréquenterez alors vos églises pleins de zèle et avec joie. Que l’on proclame le principe de la LIBERTE d’enseigner et tout maître libre verra se rassembler autour de lui, innombrables, des auditeurs disposés à l’écouter inlassablement !
Avant d’être chrétiens, n’êtes-vous pas hommes et ne le restez-vous pas même après l’être devenu ? Pourquoi donc vous borner à connaître la destination et la vocation du chrétien, pourquoi ne pas faire avant tout l’expérience de la dignité humaine ? Parce que vous estimez qu’il vous suffit d’être chrétiens pour être vraiment hommes ! Je veux bien vous consentir le droit de tenir en aussi haute estime le chrétien véritable que l’homme véritable. Mais même dans ce cas, votre seul devoir sera de vous enquérir de l’homme véritable. Et qu’en sera-t-il s’il s’avère que le christianisme, du moins tel qu’on l’entend et l’enseigne à notre époque, ne coïncide pas avec l’humain ? Dans quelle mesure cela est présentement le cas, je dois le taire puisque je ne dispose pas de la liberté de parole. Mais je veux vous renvoyer à l’exemple de Luther. Ce que l’on considérait, en son temps, comme conforme au christianisme, était inhumain et mauvais. Ne prit-il pas la liberté de parole, interdite, pour montrer ce christianisme dans toute sa misère ? Il s’interrogea et interrogea le monde pour connaître le christianisme authentique. Il y employa une recherche libre de toutes entraves et parce qu’il voyait dans la Bible une réponse à sa quête, il se mit à la prêcher sans crainte. Qu’en serait-il donc si trois siècles d’infatigables recherches sur les profondeurs de la divinité nous révélaient que ce qu’on appelle le Biblique ne constitue pas non plus le vrai ? Devrions-nous y tenir, même au préjudice de l’humain ? Devrions-nous nous sentir obligés envers le christianisme jusqu’à faire le sacrifice de l’humain ? Nous faudrait-il être à tout prix chrétiens et, expressément, à ce prix-là ? « Le vrai chrétien, voilà l’homme véritable ! » Soit ! Enseignez-nous donc l’homme véritable et nous apprendrons à être de vrais chrétiens. Nous ne voulons rien savoir du christianisme qui ne soit pas humain. Enseignez-nous la religion de l’humanité ! Mais faudrait-il, la question ne manque pas de se poser aussitôt, faudrait-il que les prédicateurs de cette religion sublime se sentent obligés envers un symbole à la façon des prédicateurs actuels des confessions chrétiennes ? Leur faudrait-il subir le carcan d’un précepte ? Qu’aurions-nous gagné si cette religion nous frustrait de maîtres libres ? Non, l’humain n’est pas ce que d’autres ont reconnu et à quoi je devrais ajouter foi, mais ce que je saisis avec toute la force de mon âme et que je désigne comme ma propriété. Je ne suis pas homme complet ni total si je ne fais qu’ajouter foi à ce que d’autres me disent, pour m’en assurer, de mon essence intime, de ma vocation, du Dieu qui habite en moi. Je ne le suis que si je le reconnais moi-même, que si j’en suis pénétré et convaincu. Introduisez ce maître en ma présence et laissez-le m’adresser ses hauts discours ; je les écouterai et, dans la mesure où ils me convainquent, j’en ferai ma propriété. Mais dans la mesure où ils ne me convainquent pas, ils resteront pour moi lettre morte. Je ne me soumettrai à rien de ce qui n’est pas moi-même ou dont je ne suis pas pénétré. Maintenant, le prédicateur a-t-il pour mission d’imprégner en moi des articles de foi ou ne lui revient-il pas de me convaincre, de m’instruire sur moi-même, sur l’esprit d’origine divine qui m’habite et dont il suffit que je prenne conscience ? Celui qui exige impérieusement de moi la foi, voilà le prêtre ; frère dans l’humanité, celui qui se borne à me révéler à moi-même, certain que je ne me renoncerai pas dès que je me serai conquis et que je serai entré en possession de ce que je suis. Seul est humain celui qui n’accueille que soi ; l’homme authentique s’efforcera constamment de devenir semblable à l’esprit éternel, à Dieu lui-même : Dieu n’est-il pas ma part la meilleure, mon essence la plus intime, un meilleur Moi-même, ou plutôt mon Moi-même le meilleur et véritable. Dieu, c’est l’homme, tel est l’enseignement du Christ ; qui est entré en possession pleine de soi, qui a pénétré le sanctuaire de son essence propre, qui est auprès de soi, est auprès du Père. C’est ainsi que le Christ nous apprend à être chrétiens, et là est son véritable retour où il est redevenu vivant dans les croyants ; c’est alors que le Christ réapparaît sur terre. Penseriez-vous peut-être que ce soit là un blasphème ? Que non pas ! C’est le Dieu que la parole prophétique du Christ nous a annoncé, le Christ revenu, qui est, par là, célébré. Demandez à vos maîtres de vous conduire jusqu’à vous-mêmes comme s’ils voulaient vous conduire à Dieu et enlevez-leur l’habitude des formules usées, vous les écouterez avec amour. Assurément c’est à Dieu qu’ils vous conduisent lorsqu’ils vous conduisent jusqu’à vous-mêmes, et l’expression n’est pas fausse ; mais quel mésusage n’en est-il pas fait, et à quelles erreurs les croyants ne sont-ils pas induits ! Dieu, ainsi l’enseignent-ils, est en-dehors de vous, une autre personne, vous ne pouvez lui édifier en vous un temple. Il en serait autrement si vous vouliez vous servir du mieux que vous le pouvez et si, à lui, le seigneur étranger, vous vouliez plaire. D’esclaves, vous êtes devenus enfants, mais vous n’êtes en rien des êtres libres et adultes. Vous n’avez fait qu’échanger le sombre seigneur contre le père aimable, mais vous n’êtes pas des esprits qui se font spontanément serviteurs de Dieu. « Or vous devez être parfaits comme votre père céleste est parfait. »
Vous estimez toujours avoir besoin de religion en sus de vos autres convictions. Reconnaissez-vous vous-mêmes, ainsi reconnaîtrez-vous Dieu et le monde, aimez-vous, ainsi aimerez-vous chacun, cherchez-vous vous-même, ainsi cherchez-vous Dieu, entrez en possession de vous-mêmes, ainsi posséderez-vous toutes choses, au plus haut sens du terme, recherchez-vous vous-mêmes, et le reste vous sera donné de surcroît. Rien ne vous est plus caché que vous-mêmes, mais aussi, rien ne peut vous devenir plus évident. Et c’est en cela aussi que Dieu se révèle à votre esprit inquiet.
N’enquérez qu’auprès de vous-mêmes pour savoir si vous êtes réellement satisfaits lorsque vos prédicateurs dirigent sans cesse vos regards vers Dieu, vers ce Dieu qui n’est pas votre propre Soi. Pourrez-vous jamais devenir uns avec lui ? Vous ne pouvez devenir uns et ne vous accorder qu’avec vous-mêmes et non avec un autre, qui ne peut que vous rester étranger, Seigneur et Père de majesté inapprochable, même à l’instant de l’union la plus intime. Chassez loin de vous l’humilité à qui un seigneur est nécessaire et soyez vous-mêmes. Reconnaissez que c’est là ce que vous voulez ; ayez seulement le courage de ne pas vous le cacher plus longtemps, ne craignez pas d’avouer ce que vous ne pouvez vous empêcher de faire inconsciemment ; car il y a bien longtemps que vous ne craignez plus Dieu à l’ancienne manière et, vos pasteurs vous le disent, que vous avez perdu l’esprit ecclésial. Vous ne faites que vous laisser porter paresseusement par votre ancienne habitude et vous imaginez être de bons chrétiens. Prenez donc à coeur les paroles de vos pasteurs et ne les laissez pas se perdre sans y prêter attention ni les écouter ; vos maîtres attitrés eux-mêmes vous annoncent que vous êtes de mauvais chrétiens. Eh bien, oui ! Ne refusez pas de le reconnaître, faites-en le libre aveu : « nous ne sommes plus des croyants. Nous ne croyons plus sérieusement à l’antique Seigneur Dieu, et si nous savions seulement comment le monde a pu naître et se maintenir sans lui, nous saurions nous passer de ce présupposé dénué de tout fondement. » Et lorsque, par cet aveu, vous aurez rejeté le fardeau de votre propre illusion, que, du moins, vous vous serez dit en toute franchise ce qu’il en est de votre foi et de vous-mêmes, vous exigerez pour vos maîtres une parole libre, une liberté d’enseignement inaliénable. Vous perdrez non sans difficulté ce que vous voudriez tenir en plus longue possession ; par contre, vous gagnerez beaucoup de ce à quoi vous n’osiez jamais rêver dans votre chimérique soumission à l’ancien.
Permettez que nous considérions maintenant d’un oeil plus attentif la présente « Parole d’amour à notre communauté ». Vos pasteurs « à qui est confié le ministère de la parole divine », veulent vous adresser une parole pleine de gravité et d’amour sur la célébration du dimanche et de nos fêtes chrétiennes. Arrêtons-nous un instant à ce « ministère de la parole divine qui leur est confié ». Faut-il entendre par là qu’ils ont charge de nous enseigner tout ce qu’ils reconnaissent, sentent, pensent être vrai, de se manifester eux-mêmes à nous avec les vérités qu’ils ont trouvées dans leur quête soutenue de la vérité éternelle, ou bien que leur ministère est de nous expliquer la Bible à la lettre, fidèlement, sans intervention de leur propre jugement, et d’honorer la parole biblique comme celle de Dieu ? Personne parmi vous ne peut douter qu’un prédicateur chrétien n’est tenu qu’au dernier point. De même qu’il ne sera pas facile de trouver quelqu’un dont le sentiment religieux n’ait pas été blessé au plus profond de lui-même par maint sermon dans lequel un « Serviteur de la parole divine » devenu son esclave, par toutes sortes de tours de passe-passe de son esprit pénétrant, raffinait sur la parole et la retournait jusqu’à ce qu’il en ait extrait un sens supportable. Oh ! Combien est répugnant ce raffinement sur ce qui est écrit, à quoi rien ne doit être retranché, simplement parce que cela est écrit ; répugnant que le pasteur ne puisse qu’en faire la louange, n’y puisse rien blâmer.
Comme il est dit dans l’opuscule, il « doit inculquer le troisième commandement à nos enfants ». Il doit ! Etes-vous, posez-vous la question, êtes-vous donc satisfaits de ce que l’on vous dise : Ainsi est-il écrit ! Vos doutes sont-ils apaisés aussitôt que vous savez que telles sont les paroles de la Bible ? Reconnaissez-vous quelque chose pour vrai de ce que vous le voyez écrit dans le Testament et ne voulez-vous qu’entendre interpréter les Ecritures, ou bien aspirez-vous à la vérité éternelle ? Et si c’est à cela que vous aspirez, vous suffit-il qu’un « serviteur de la parole divine » qui a prêté serment sur la Bible, jurant de ne vous enseigner que la parole biblique, de taire son point de vue divergent et ses objections, ou bien ne recherchez-vous pas un maître libre ? Il est vraiment plus noble et plus divin d’écouter un homme libre que d’entendre de quelle façon un serviteur de la parole entonne ses chants de louange obligés et pleins de zèle, et je prêterai plus volontiers l’oreille à un pécheur qui s’est égaré dans le combat des idées qu’à 99 justes de la sorte.
Mais nous devons, pour l’instant, continuer l’écoute de leurs paroles. Nous pourrions nous sentir flattés par le début de leur harangue, où l’on nous dit « qu’une importante partie des protestants de Berlin se distingue avantageusement des habitants d’autres localités de notre patrie par la célébration des jours fériés », si nous ne devions pas mettre fortement en doute l’exactitude de l’information et si, de toutes façons, ne retentissaient bientôt les cris de détresse sur les « églises vides ». Quoi qu’il en soit, on commence par nous dire en introduction : « Que tant de coeurs se soient tournés vers Dieu qui nous avait frappé afin de nous ramener au salut, fut le fruit béni des tribulations qui, il y a plus de trente ans, s’abattirent sur notre pays ». Le Dieu qui nous avait frappé n’était autre que notre Moi [1] le meilleur qui s’est abattu sur nous de l’autre côté du Rhin et a brisé notre égoisme sans énergie ; nous nous sommes à notre tour tournés vers lui, au commencement assurément dans l’ivresse de la piété, mais à la fin — et ce fut là le fruit béni des trente années, en vérité le fruit vraiment béni ! — pleins d’un courage conscient et viril. Et ce n’est que maintenant où nous ne le recherchons plus dans les églises qu’il est devenu encore plus notre ami.
Plus loin on nous dit : « Tous les habitants sérieux et consciencieux de notre ville et de notre patrie seront sans aucun doute d’accord avec nous : un peuple qui abandonne la crainte de Dieu et s’aliène de ce qu’il y a, pour l’homme, de plus haut et de plus sacré, est en passe de perdre, à son tour, les bénédictions terrestres dont il attend encore la jouissance ». Quant à nous, chers amis, nous sommes aussi, sans aucun doute, des gens sérieux et consciencieux, et pour beaucoup, habitants de cette ville et de ce pays ; accordons-nous pour autant que la crainte de Dieu soit ce qu’il y a de plus haut et de plus sacré ? Laissons la crainte à celui qui rampe dans la poussière devant une force redoutable ; la crainte d’une puissance à celui qui ne dispose pas en soi de la toute-puissance sur lui-même ; quant à nous, nous craignons aussi peu que nos ancêtres dont un romain qui ne manquait pas d’audace disait déjà que Dieu ni les hommes ne les inquiétaient. Notre christianisme aurait déjà dû nous apprendre non à craindre mais à aimer Dieu. Seulement on veut qu’il trône seul, en dehors et au-dessus de nous, revêtu de sa toute-puissance et majesté qu’adore, sans cesse à genoux, un esprit soumis, assoiffé de grâce, renonçant aux actes comme ils conviennent aux hommes. Ne pas craindre un maître et seigneur, ce serait assurément désirer l’impossible. Mais c’est avec raison qu’ils le craignent, ces craignant Dieu ! N’est-ce pas, déjà ici-bas, leur propre esprit, à condition qu’il soit pur, qui vit en lui, même s’ils le recherchent, tant il leur est caché, dans l’au-delà ! Avant qu’ils ne le trouvent, ils ne peuvent que le craindre et l’aimer. Aussi aimerions-nous leur concéder que tous ceux qui ont projeté la meilleure part d’eux-mêmes comme Dieu dans l’au-delà sombrent dans un « égoïsme borné » [2] aussitôt qu’ils rejettent la crainte de Dieu. En réalité ne peut cesser de craindre que celui qui ne veut plus le Tout-Puissant hors de lui-même mais en soi. Et même nous ne leur contesterons pas qu’avec la crainte de Dieu ne disparaisse aussi le respect et qu’à la place de l’obéissance établie par Dieu envers les autorités et ses dispositions salutaires, à la place de la discipline et des mours douces et sévères de la maison et de la famille ne fassent apparition un libre arbitre sans frein, une constante révolte contre les barrières qui retiennent chacun dans sa charge, l’insatisfaction, la mauvaise humeur, les récriminations contre le destin. Nous le contesterons d’autant moins que les « serviteurs de la parole divine » qui ont juré fidélité à la lettre de la Bible ont certes le droit de parler ainsi, mais que pour nous, qui aimerions bien parler selon nos sentiments et selon ce qui devrait être les sentiments de tous, le seul commandement est de nous taire. Quoi qu’il en soit, il reste vrai que l’égoïsme (Selbstsucht, recherche de soi !) croît dans la mesure où la crainte de Dieu décroît ; tant les extrêmes se touchent et prennent la place de l’autre, car, bien que frères ennemis, ils sont, précisément pour cela, les plus proches parents.
Nous en arrivons maintenant à la description de notre impiété et devons la redonner mot-à-mot comme une preuve évidente de la clarté avec laquelle les pasteurs voient le déclin de l’église. « Nous remarquons avec douleur le grand nombre de ceux qui se privent eux-mêmes de la grande grâce que nous assurent le vrai repos, celui des peines et soucis terrestres, l’élévation de l’âme vers Dieu à un jour précis que le Seigneur lui-même a fixé. Sans vouloir ici nous attacher de plus près aux différents états pris un à un, permettez-nous simplement de rappeler comment les gens les plus riches et de condition supérieure ont à présent repoussé de préférence au samedi soir leurs parties de plaisir qui se prolongent souvent jusqu’au dimanche matin, se rendant ainsi incapables de toute occupation sainte et sérieuse ce jour-là ; combien sont nombreux les fonctionnaires qui s’occupent avec une particulière satisfaction d’une partie de leurs affaires le dimanche matin ; combien nombreux les industriels et les artisans qui travaillent à l’extérieur ou dans leurs ateliers au moins la moitié du dimanche et ne se reposent que l’après-midi ; de quelle façon, dans toutes les activités professionnelles, on fait volontiers, ce jour-là, au moins de petits travaux accessoires ; de quelle façon, achats et ventes continuent à se faire à toutes heures du dimanche, sauf là où l’autorité les punit sévèrement. Quel triste exemple donne, en cela, Berlin aux villages voisins et aux petites villes dont les habitants, parce qu’ils savent que, le dimanche, on fait ici, sans crainte, toutes sortes d’échanges et de commerces, affluent en grand nombre vers la capitale de bonne heure le matin, tandis que les églises des localités environnantes restent vides ! Quel objet de scandale les chrétiens ne sont-ils pas pour les juifs, eux qui, aussi longtemps qu’ils gardent une trace de la crainte de Dieu en eux, ne profanent jamais de cette façon le sabbat ! Et quelle profonde douleur n’éprouvons-nous pas, nous, vos pasteurs à qui vous avez confié vos enfants pour la confirmation, lorsque nous devons leur inculquer le troisième commandement pendant les leçons, alors que l’exemple des parents et de leur entourage immédiat les conduit si souvent à l’enfreindre ; ou lorsque nous voyons que les apprentis et les aides de toutes catégories doivent presque de façon générale travailler le dimanche matin et même jusqu’aux heures tardives de l’après-midi ; ils ne peuvent plus alors fréquenter la maison de Dieu et sont exposés aux tentations les plus graves ! Combien reste-t-il encore de bureaux et d’ateliers fermés tous les dimanches matin dans notre capitale ? Combien de magasins qui ne sont pas ouverts de tout le jour ? Combien de machines, de métiers à tisser à ne pas être employés de tout le dimanche ? Pères et mères, tuteurs et éducateurs de la jeunesse, quel peut bien être le nombre de vos enfants qui fréquentent encore régulièrement, à vos côtés, la maison de Dieu ? Combien peuvent-ils être encore à écouter, justement dans les années les plus dangereuses où se décide l’orientation de toute une vie, la parole de la vie éternelle qui les arrache à la voie du péché et en fait, çà et là, des hommes bienheureux et qui plaisent à Dieu ? » Et en face de ce tableau effrayant, comment ne rentrez-vous pas en vous-mêmes, vous, les pasteurs et vous demandez si la faute ne vous en revient pas ? Interrogez votre coeur et reconnaissez qu’aucun être libre ne peut s’asseoir à la table des serviteurs ! Nous aurions maintes choses à dire sur ce qui précède, comme il est vrai que nous trouverions, presque à chaque mot de l’opuscule, de quoi faire d’abondantes remarques ; pour ce qui est de notre extrait, il suffira de rendre attentif à un passage. Quel étrange témoignage de leur éducation donnent nos pasteurs lorsqu’ils s’écrient : que les juifs vous fassent honte et soyez comme eux ! Toutes les raisons hypocrites sont bonnes quand il s’agit de persuader la communauté chrétienne. Si les juifs ne « profanent jamais leur sabbat de cette manière », nous devrions y voir la preuve qu’on répond, dans les synagogues, mieux aux besoins des juifs que ne savent ou n’osent le faire nos pasteurs.
Faites-leur seulement offrir au peuple, au lieu des litanies apprises, une parole dégagée de toutes contraintes, de celles qui montent d’une âme pleine de fraîcheur et d’un esprit plein de vivacité, et vous serez étonnés de voir combien se rempliront leurs églises en dépit des synagogues. Ils se trompent fort lorsqu’ils s’imaginent que nous avons rejeté ce que nous avions de plus sacré et que nous ne poursuivons que des futilités passagères ; nous ne faisons que refuser leurs discours enchaînés et nous détourner du froc sous lequel ne bat qu’un coeur soumis et sans courage, du murmure onctueux, impuissant à laisser retentir une parole vibrante, à s’élever jusqu’à la franchise d’un esprit libre de toutes craintes.
On indique ensuite les raisons de la célébration du jour du repos et, comme aux plus connues ne s’en ajoute aucune nouvelle, il n’y a pas lieu d’en faire mention particulière, n’ayant de remarquable que leur coloration empruntée à la période des lumières que l’on tient d’habitude en si grande haine.
On ne pouvait pas non plus manquer de récuser les faux-fuyants des fidèles timorés ; on l’a fait avec suffisamment d’ampleur mais aussi, malheureusement, avec tout l’appareil des subtilités qui ne convainquent pas. Les exhortations sont toutefois justes, et touchent à plein les chrétiens impies. Prétendre qu’ils « servent Dieu en silence, à leur manière », est une mauvaise excuse, car la vraie « grâce ne peut descendre en eux que de leur participation communautaire au service divin, par le chant, la prière et la méditation fervente de la parole de Dieu » ; qu’ils ne prétendent pas non plus qu’ils « célèbrent mieux le service divin en pleine nature », parce que la « nature n’est que le manteau de Dieu et que les mystères de son amour ne se révèlent que dans sa parole » ; c’est aussi en vain qu’ils prétextent un manque de temps pour ne pas fréquenter l’église, car « cette excuse peut tout au plus suffire à l’un ou l’autre, mais non à celui qui sait tout, pour qui leur coeur et leur vie sont sans secrets » ; mais finalement se trompent le plus ceux qui disent que l’on peut, sans fréquenter l’église, être un homme de bien, un bon citoyen et même, comme l’ajoutent certains, un bon chrétien.
Célébrer les jours fériés est l’un des commandements de Dieu, et celui « qui observe toute la loi mais manque à un seul commandement, est entièrement coupable ». Tout cela est bel et bien bon et les craignant Dieu ne peuvent contre de telles raisons que se taire ; celui qui craint Dieu sans pourtant se rendre au culte, comment pourrait-il résister à de tels faux-fuyants ? Mais nous qui ne craignons pas Dieu, nous ne recherchons pas d’échappatoires et nous n’avons cure des excuses, parce que nous ne sommes pas fautifs mais dans notre droit. Nous éviterons la maison de Dieu tant que la parole de Dieu sera prisonnière de la lettre et tant que ses interprètes n’auront pas le droit de parler en esprits libres.
A l’exhortation de célébrer le jour du repos et à la mise à découvert des excuses habituelles comme de simples subterfuges se relie maintenant, comme il se doit, « le rappel de ce qui est nécessaire pour une sainte célébration du jour de repos chrétien ». Avec une insistance pleine de feu, on pénètre particulièrement de leur tort tous ceux qui empêchent leurs domestiques et leurs subordonnés de mettre à profit ce jour. Nous qui employons certainement autant de zèle pour élever et sanctifier l’esprit humain que les soussignés pasteurs luthériens, nous sommes bien éloignés de nous opposer à une telle exhortation. Mais pourquoi donc nos pasteurs ne veulent-ils pas voir que leurs vrais adversaires ne sont pas « l’esprit du monde ni l’indifférence froide » ? Le combat contre eux n’a jamais été particulièrement difficile aux hommes d’une véritable piété. C’est un tout autre ennemi qui les affronte maintenant, dans le camp duquel il leur faut passer s’ils ne veulent pas lui laisser le champ libre. Car c’est le Christ revenu qui entre en lice !
A quoi cela sert-il de regretter le passé et d’en appeler au réveil du bon vieux temps, où « on achevait, le samedi, le travail plus tôt que d’habitude, ce qui permettait alors de nettoyer la maison et de mettre de l’ordre dans les pièces afin que rien ne trouible ne serait-ce que les premières heures du dimanche matin. On commençait dès le matin la sanctification de la journée en veillant à ce que, toute occupation superflue écartée, le repos et le calme règnent dans la maison. Et comme dans les maisons, ils régnaient sur les places et dans les rues de la ville. On y entendait rarement le roulement d’une voiture, les magasins restaient fermés, tout trafic cessait, rien n’interrompait le grave et saint repos sabbatique. Alors le père, la mère, les maîtres et maîtresses de maison avaient l’habitude de rassembler les leurs pour le recueillement. On lisait un passage de la Bible, de préférence l’évangile et l’épître du jour, on entonnait un cantique à la louange du Seigneur. Ensuite, tous ceux qui n’étaient pas absolument indispensables à la maison se rendaient aux offices et, pour ceux qui restaient, on avait même coutume de fixer par principe un autre moment où ils eussent, eux aussi, la possibilité de prendre part au culte et au repos du jour. O puisse la sainte coutume des temps passés redevenir, parmi nous, universelle ! » Et jusqu’où ne s’égare-t-on pas lorsque, non content d’avoir pris les juifs comme modèle, on en vient à exalter l’exemple des « Anglais, des Ecossais, et des Nord-Américains, peuples riches et florissants, chez qui le dimanche est sanctifié avec la plus grande sévérité ».Et pourquoi sont-ils riches et florissants ? « Parce que, répond-on, la faveur divine est utile à toutes choses, elle possède les promesses de cette vie et de la vie future, et parce que ceux qui aspirent avant tout au royaume de Dieu reçoivent le reste de surcroît. » O que dire de la mauvaise foi de la comparaison entre Allemands et Anglais ! Mais qu’en serait-il si nous rétorquions que les Anglais sont riches et florissants parce qu’ils sont libres et qu’ils le sont malgré la tyrannie de leur église ? Si vous, Allemands, voulez aller chercher la crainte de Dieu anglaise et américaine, n’oubliez surtout pas de faire passer l’Océan et la Manche à la liberté anglaise et américaine ! L’homme libre peut de lui-même supporter le fardeau torturant d’une église épiscopale jusqu’à ce qu’enfin il le rejette de ses épaules ; mais vous, vous voudriez bien ajouter à vos autres fardeaux la tyrannie de l’étroitesse de conscience anglaise, et tout cela par servilité aveugle.
Nous trouverons le salut en progressant et non en reculant ; ou serait-ce que nous puissions retourner dans le ventre maternel ? Faut-il toujours comprendre la renaissance comme autrefois Nicodème, et ne la trouvera-t-on jamais absurde comme il le fit ? Ce n’est pas parce que la piété a rendu nos ancêtres heureux que nous partagerons le même sort en usant de moyens identiques. Ce serait presque comme si un homme de quarante ans voulait retrouver, dans la danse et le jeu, la joie qu’il en avait retirée vingt ans auparavant. Non, les temps de la piété sont passés et ce qui porte aujourd’hui le nom de piété ne peut pas être véritablement comparé avec celle, authentique, de nos ancêtres. S’il s’agissait alors d’un état sain et conforme à la nature, elle n’est plus, aujourd’hui, qu’une exacerbation maladive ou une tromperie des autres et de nous-mêmes, un mensonge dont nous avons peur de faire l’aveu. Notre époque exige ce qui est purement humain, l’unique chose qui soit vraiment divine, elle n’exige pas la piété mais la moralité et la raison ; la virilité de l’esprit devenu majeur et non une enfance sous tutelle, l’enthousiasme pour le monde éternellement actuel du vouloir et de l’agir et non une aspiration aveuglément soumise à l’au-delà. Voilà ce que vous pourriez tous savoir si vous vouliez seulement vous demander quelles sont vos dispositions réelles. Vous demanderiez-vous si les poètes que vous vénérez avec tant de profondeur ont été pieux chrétiens ? Aimeriez-vous moins Schiller que Klopstock parce que celui-ci a écrit un « Messie » bien dans le ton de notre piété exaltée, tandis que le premier n’a composé aucun cantique selon la piétéchrétienne ? Tenez-vous en plus haute estime l’homme d’Etat qui censure vos opinions et les fait surveiller pour que vous restiez, dans l’état et dans l’église, de bons croyants, que celui qui ne lie les pensées et les aspirations des hommes à aucune orthodoxie ? Condamneriez-vous même ne serait-ce que l’un de vos semblables que vous voyez agir moralement et noblement, penser librement et sans crainte, sous prétexte qu’il laisse de côté la piété traditionnelle ? Et si l’un ou l’autre d’entre vous vient à le faire, ne vous apparaît-il pas comme un aveugle inquisiteur dont vous avez pitié?Vous-même n’exigez plus de l’homme qu’il soit pieux ; si c’est un être moralement libre, comme Schiller, la honte vous retient d’appeler sur lui le malheur et de l’abandonner aux mains de Satan. Et pourtant, il n’est pas chrétien au sens propre du terme ni un homme pieux. Soupesez mûrement, en votre coeur, cette justice dont vous usez involontairement et vous constaterez avec quelle obstination vos pensées restent en deçà de la liberté inconsciente qui anime vos actions. Mais assurément, comment auriez-vous pu trouver l’occasion de développer votre pensée puisque vos pasteurs eux-mêmes, appelés à élever et à éclairer votre esprit, voudraient bien vous ramener au bon vieux temps et dans le sein maternel ; au lieu de la fortifier, emplir votre conscience de crainte et de tremblement afin qu’elle vous accuse et vous tourmente pour avoir abandonné la piété ! La vie s’est montrée meilleur maître ; elle vous a enseigné depuis longtemps que la moralité et la liberté valent mieux qu’une piété formelle et morte. Hâtez-vous de reconnaître ce que vous faites et d’élever votre discernement et votre conscience à la hauteur de vos actes et de l’éducation que vous avez acquise involontairement afin qu’à l’avenir vous ne portiez plus condamnation sur vous-mêmes et de peur que, par scrupules de conscience, vous ne retourniez en enfance. Oseriez-vous contribuer à ce que le voisin contrôle la pratique et la ferveur de son voisin, que l’ami accuse son ami, que la soeur blâme de son manque de sentiments chrétiens le frère, le frère la soeur et que chacun noircisse l’autre et se prenne d’inimitié pour lui par religion ? Et ne faudra-t-il pas, si vous voulez être assez faibles pour considérer la perte de l’ancienne piété comme un malheur, ne faudra-t-il pas que cela en vienne au point où les hypocrites se rassembleront en masse à l’église pour, s’ils sont fonctionnaires, garder leur dignité et leur fonction, s’ils sont des citoyens indépendants, ne pas perdre leur bonne réputation ? Soyez forts, soyez assez courageux pour écarter le tentateur loin de vous et dire franchement : nous qui ne voulons entendre que des maîtres libres, nous sommes, avec notre indifférence envers l’église, dans notre droit !
Si nous en venons maintenant au terme de l’opuscule, nous pourrons encore apprendre que chaque membre de la communauté pour qui « cette parole d’amour ne passera pas sans laisser de trace », est incité « à former, autour des prédicateurs, des associations de chrétiens qui se décident, dans la joie et avec sérieux, à faire en sorte que la sanctification des jours fériés ne soit pas simplement leur affaire, mais qu’ils en favorisent partout, de toutes leurs forces, la pratique ». Sans doute la situation de tous ceux qui ne craindront pas de s’exclure sera-t-elle grave et leurs noms, de ce qu’ils ne seront pas présents sur les listes d’association que l’on a ajouté pour inviter à une souscription, ne manqueront pas d’être proscrits.
Venons-en enfin à la conclusion : « Il ne tient qu’à vous de savoir si les sanctuaires de notre religion, si la grâce la plus grande que Dieu nous a offerte, seront retransmis dans leur intégrité à notre descendance ou s’il nous faut avec eux déchoir toujours plus et perdre ce qui nous appartient encore de piété vraie et authentique, d’esprit d’enfance, d’amour, de décence et de bonnes mours. Puisse Dieu ouvrir vos yeux et vos coeurs pour reconnaître le bien et le choisir ! » Oui, puisse-t-il vous les ouvrir !
[1] Moi : Selbst en allemand : jeu de mot entre Selbst (soi) et Selbstsucht (recherche de soi-égoïsme) (note du Traducteur).
[2] Kurzsüchtige Selbstssucht. Si une périphrase nous est permise : « dans une recherche de soi à courte vue » (note du Traducteur).