Titre: Byzantinisme et Avachissement
Auteur·e: Michel Antoine
Date: 1909
Source: Journal 'L'Anarchie' (7 janvier 1909)
Notes: Texte de Michel Antoine dans le cadre des débats au sein du mouvement sur l'illégalisme.

Il se produit en ce moment, chez les anarchistes, un phénomène commun à toutes les époques de transition.

La révision des valeurs sociales impliquée par l’idée anarchiste ne va pas sans quelques méprises.

Le sens des mots et des idées s’en ressent. Chacun les interprète selon ses tendances ou ses intérêts sans se soucier de leur concordance logique.

On ne peut poser une question simple et claire ni la faire entendre et discuter de même, sans qu’une casuistique ténébreuse et filandreuse vienne aussitôt l’obscurcir et l’embrouiller à plaisir.

On ravale, on rapetisse les idées au niveau des nécessités sociales actuelles, ou des intérêts conventionnels de chaque individu.

Toute pensée nette et forte est immédiatement étouffée sous les objections saugrenues, les contestations oiseuses, les hypothèses insidieuses, les insinuations perfides.

Les mais, les si, les car, tombent en déluge et le flot montant de la sottise et de la lâcheté, menace de submerger toute logique.

On affecte de discuter les questions par leurs à côtés les plus puérils. On tourne ainsi, sans cesse, dans le cercle vicieux et vide des subtilités et des sophismes, où tout se résout en verbiage.Cet état d’esprit enlise toute vérité, suspend toute décision, paralyse toute énergie, annihile toute action, nous avilit à nous rendre aussi impuissants que les eunuques de Byzance.

Comment expliquer cette stagnation et ce chaos ? Tout simplement par le misonéisme inhérent à tout homme, à tout être, dans une proportion variée. La rupture absolue des habitudes, des manières de voir, de penser, de sentir, d’agir, de vivre, effraye toujours. Le révolutionnaire le plus hardi n’ose jamais effectuer sa pensée jusqu’au bout. Quant aux timides, dont l’audace théorique n’est déjà pas bien grande, leur courage effectif défaille devant la moindre pratique, et leurs théories, déjà molles, s’en amollissent d’autant. Ils se cherchent et se trouvent des raisons pour justifier leur inertie et même pour la magnifier tant est grand le penchant des hommes à transformer en vertus leurs faiblesses.

En réalité, nos révolutionnaires n’aiment pas les nouveautés. Leur philonéisme, tout de surface, s’arrête à l’épiderme. Au fond d’eux-mêmes, ils sont timides ; ils ont peur du fait.

Un camarade écrivait ici, un article très exagéré sur les exagérations des anarchistes. Où résident-elles donc ces exagérations ? La plupart des anarchistes se contentent d’émettre et de professer des idées qu’ils ne pratiquent jamais. Presqu’aucun d’eux n’essaye de vivre sa pensée. S’il y a exagération, c’est plutôt dans la discordance des idées et des actes.

Tant qu’il n’y a qu’à écrire et parler, peindre les splendeurs du paradis futur que nul n’a jamais vu et ne verra jamais — car le futur ne se voit qu’au présent —, énumérer les félicités probables de ce paradis, en dessiner les plans et construire les systèmes qui doivent nous permettre de le conquérir ; tout va bien.

Mais, dès qu’il s’agit de l’établir ce paradis, séance tenante, avec les éléments disponibles, ou de le prendre tel qu’il est, avec la main, quitte à l’améliorer plus tard — comme on a toujours fait d’ailleurs — ; il n’y a plus personne.

Les pontifes du modérantisme, bureaucrates, casaniers, ankylosés de corps et d’esprit, pour la plupart, ne veulent plus marcher. Ils crient au vol, à l’exploitation, à l’illégalisme, à la folie. Ils disent d’attendre encore, attendre toujours.

Attendre quoi ? Voilà des milliers d’années que ça dure et tous ceux qui ont attendu n’ont rien eu. Ils sont morts en attendant. Tous ceux qui attendront n’auront rien non plus et feront de même : Ils mourront en attendant.

La vérité n’est donc pas là.

Les modérantistes mentent, non dans notre intérêt, mais dans le leur. Il ne faut pas les croire. Il ne faut pas attendre ; car la vie n’attend pas. Il faut vivre. Vivre le plus largement, le plus librement, le plus intensément possible et par tous les moyens.

Il faut vivre sans attendre la permission des modérantistes qui ne veulent pas que nous nous servions nous-mêmes parce qu’ils espèrent, secrètement, être les distributeurs, les dispensateurs appelés à servir les autres en se servant eux-mêmes d’abord.

Il faut surtout vivre tout de suite, selon ses goûts, ses aspirations, ses besoins et bravement risquer, si c’est nécessaire, de porter une main sacrilège sur le Walhalla bourgeois que nous avons bâti pour eux, mais que nous finirons bien par reprendre pour l’agrandir et l’habiter nous-mêmes.

Nous le voulons ce paradis, tout de suite, tel qu’il est et par parcelle, faute de mieux, car nous savons que nous n’en aurons jamais que ce que nous pourrons en prendre et nous sommes décidés à en prendre tout ce que nous pourrons à nos risques et périls. Tant pis si cela trouble les rêves et calculs des modérantistes.

Laissons les rabâcher leurs théories hybrides et sachons comprendre que les anarchistes légaux et honnêtes ; les anarchistes-militaires ; les anarchistes-syndicalistes, partisans du bon patron et du bon salaire ; les anarchistes législatifs et patriotes ; les anarchistes-esthètes, artistomanes, fantaisistes, futuristes et fumistes ne sont tous, en réalité, que des anarchistes négatifs.

À travers l’équivoque et l’ambiguïté de leurs thèses destinées à favoriser leurs métamorphoses effrontées, un seul fait se dégage clairement : la négation de l’anarchisme.

Un nommé Grandjouan, rapin vaniteux, dont les illustrations contribueraient si bien à la fortune des Temps Nouveaux, a écrit dans ce genre anti-anarchiste des énormités (Guerre Sociale du 14 au 30 octobre).

Ce disciple de Jean Grave ne veut pas que l’individu essaye de régler lui-même sa question sociale et il écrit : « Aucun homme courageux n’a le droit de s’évader de la geôle actuelle en y laissant ses compagnons de misère. »

Il faut donc crever, tous en chœur, en attendant l’émancipation totale qui n’aura jamais lieu. Il faut, avec le vil troupeau bêlant, se présenter docilement à la foule légale, il faut, sans révolte, marcher à l’abattoir et, les yeux perdus dans l’extase du paradis futur : tendre avec résignation le cou aux égorgeurs légaux.

Grand merci pour le conseil. Mais cet artiste qui ne veut pas que nous sortions de la geôle, m’a tout l’air d’y occuper un coin tolérable et privilégié. Sa profession inutile en fait un parasite qu’il faut nourrir et vêtir au dépens du travail commun, réellement utile.

Si par hasard, le snobisme bourgeois arrivait à donner aux œuvres banales de cet artiste une valeur quelconque — conventionnelle et fictive toujours — il n’hésiterait pas à édifier, sur cette vaine base une fortune très bourgeoise, et à résoudre ainsi sa question sociale à lui. Il s’évaderait de la geôle dans laquelle, d’ailleurs, il n’a pas l’air de trop souffrir.

S’évader de la geôle, légalement, c’est permis par les modérantistes. S’en évader illégalement, c’est lâche et malhonnête.

Tant que les Grandjouan du présent et de l’avenir n’auront pas réglé la question de la terre à donner à tous et du beefteck quotidien, un honnête homme ne pourra se dire anarchiste.

Grandjouan prétend que les anarchistes illégaux sont des parasites, des voleurs et des criminels. Il ne le démontre pas.

Ce qui est indiscutable, c’est que l’apport économique et utilitaire que toutes les croûtes réunies des artistes peuvent fournir au patrimoine humain peut se traduire par zéro. La valeur dont on les paye, provient, comme toute valeur, du travail réellement positif, effectif et utile des artisans. Les artistes sont donc, économiquement, tous des parasites, et Grandjouan ne fait pas exception à la règle. Ses caricatures, sans valeur utile, n’ont même pas une valeur d’agrément. Que donne-t-il donc économiquement, pour ce qu’il reçoit ? Estampeur ! Va !

Le pire est qu’il a des émules. Il y en a qui, sous le couvert de la libre discussion, soutiennent, plus ou moins hypocritement, les mêmes absurdités dans les feuilles anarchistes où l’on fait ainsi de la propagande anti-anarchiste.

Dans les groupes, le mal est bien plus grand ; on ose dire ce que l’on n’ose écrire.

J’ai entendu des esthètes, exhibant complaisamment leur tête à la Van Dyck ou à la Rubens, vaticiner pendant des heures, en contemplant béatement la blancheur de leurs mains ; en se pâmant à la musique de leur voix.

Ils rabâchaient les mêmes insanités que Grandjouan ; démontrant l’impraticabilité des idées anarchistes, l’inutilité de la désertion et l’absurdité de l’illégalisme. Conclusion : Vive la loi ! Vive l’armée ! Vive la bourgeoisie !

Ces sottises émises avec une habileté peut être inconsciente ne soulèvent que peu de protestations. C’est à peine si quelques vieux compagnons, flairant le danger de ce verbiage équivoque, risquent une objection, immédiatement noyée sous les cataractes du conférencier qui recommence son discours intarissable et submerge tout sous les flots d’une volubilité qui met tout le monde d’accord car personne n’y comprend plus rien.

Voilà où nous en sommes après vingt ans de propagande anarchiste.

On en est à subordonner la pratique logique de l’idée anarchiste à des nécessités légales dont la contrainte, nullement insurmontable, est la négation même de l’idée et du fait anarchistes.

On nie, à priori, l’anarchie au profit de ces nécessités, incompatibles avec la conception anarchiste de la vie. Car, en admettant l’inéluctabilité des lois, on admet leur puissance et l’on consacre leur supériorité.

En reconnaissant comme inévitable pour l’individu anarchiste, la tyrannie légale et coutumière, on pose en principe, l’impossibilité de son affranchissement relatif, immédiat, et condamne du même coup comme frivole, inutile et malhonnête l’action anarchiste.

C’est la thèse de Grandjouan et de quelques autres que j’ai déjà trop nommés.

À quoi bon, alors, faire miroiter aux yeux des damnés de la terre les joies du paradis positif, s’il doit, comme ses aïeux mystiques, rester toujours dans les lointains inaccessibles du rêve et de la théorie.

En vertu de quel droit logique et légitime peut-on dire à l’individu de ne pas prendre lui-même sa part de paradis et d’attendre qu’elle lui soit distribuée, équitablement, d’après les besoins de tous ? Qui donc jugera des besoins ? Qui donc distribuera ? Ceux qui conseillent d’attendre, naturellement. Tas de farceurs !

Ou l’anarchisme est relativement et progressivement réalisable, de suite, pour tous les individus qui le voudront bien, qui y croiront et agiront en conséquence ; ou il ne le sera jamais pour personne, s’il faut attendre le consentement spontané de tout le monde à son intégrale réalisation.

Ceux qui ne trouvent pas l’anarchisme avantageux et praticable dans ses lignes essentielles, qui sont, pour l’individu, la négation effective du joug des lois qui menacent le plus directement sa liberté et sa vie, le comprennent mal ou n’y croient pas. Car l’anarchie ne peut être envisagée autrement que comme nécessité vitale.

Allons, il faut avoir le courage de regarder les réalités en face et de dire sincèrement ce qu’elles nous inspirent. Si les idées anarchistes ne s’accordent pas avec les besoins de la vie ; si elles ne favorisent pas les intérêts essentiels de l’individu et de l’espèce, si elles ne sont pas l’expression rigoureuse et suprême de ces nécessités, de ces intérêts, elles n’ont aucune raison d’être. Il faut le dire franchement et les abandonner.

Si, au contraire, comme je le crois, elles ne sont, précisément, que l’affirmation supérieure et la tendance incoercible de ces nécessités et de ces intérêts, il faut conclure dans le sens de l’action et résister à tout ce qui s’oppose à ces tendances. Moi, je conclus dans ce sens, contre les anarchistes légalistes qui ridiculisent l’insoumission et la désertion, qui s’ingénient à faire ressortir les dangers de la révolte en se refusant systématiquement à voir ceux plus grands de la soumission.

Je n’aime pas les anarchistes dont la spécialité consiste à manifester leur répugnance pour tout ce qui n’est pas légal.

Ce dégoût de l’illégalisme, à peine déguisé me paraît suspect et suppose comme contre partie un goût inavoué du légalisme.

J’estime que ceux qui laissent entendre qu’un anarchiste peut être soldat, c’est à dire esclave et assassin, au nom de ses intérêts individuels, sont dangereux et, s’écartant de la logique des mots, des idées et des faits. Ils errent et de conséquence en conséquence ils doivent aboutir aux pires conclusions.

Le point le plus significatif de ce raisonnement, par où apparaît le mieux la fourberie de ceux qui s’en servent, est que, les mêmes sophistes qui refusent à l’individu le droit de s’affranchir tout seul, quand et comme il peut, au nom de ses intérêts individuels, accordent à l’individu légal, au nom de ces mêmes intérêts, le droit d’être esclave et assassin. Ils n’admettent pas que l’intérêt individuel puisse justifier l’acte anarchiste illégal ; et ils proclament que ce même intérêt individuel, justifie, excuse et commande l’acte bourgeois, imbécile, légal et criminel d’être soldat.

Voilà un dilemme où je me plais à enfermer ce farceur de Grandjouan et ses émules. Qu’ils en sortent.

Si l’on trouve dans l’intérêt individuel des raisons pour justifier qu’un anarchiste soit soldat, sous-officier, gendarme, gardien de la paix, mouchard… que sais-je… ; elles devraient être suffisantes, ces raisons, pour justifier aussi qu’il puisse être, à la rigueur, anarchiste et même illégal.

Il paraît que non, et c’est d’après un anarchiste légaliste, la légalité qui est le chemin le plus direct et le plus sûr pour conduire à l’anarchie.

On se demande comment, au nom du principe anarchiste, on peut conclure à sa propre négation et en arriver à dire : C’est en ma qualité d’anarchiste que je revendique la liberté de ne pas l’être et que je refuse aux autres la liberté de l’être.

Le plus bouffon est que, lorsqu’on rit au nez des dialecticiens de cette espèce, ils nous accusent d’autoritarisme et crient à l’excommunication. Comme si, toute critique devait s’abîmer dans l’adoration de leur sacro-sainte bêtise.

Il n’y a nulle autorité à démontrer que les antimilitaristes militaires sont illogiques et dangereux et que ce sont eux, les autoritaires, lorsqu’ils viennent nous massacrer comme à Villeneuve, au nom de leur anarchisme antimilitariste, militaire selon le cœur et la logique des légalistes.

Les anarchistes suivant ma conception ne fusilleront jamais leurs camarades. On peut en être certain. Tandis que les autres…

Quant à l’excommunication, elle est encore de leur côté, inepte, sournoise, brutale, puisque, d’après les ordres supérieurs auxquels ils consentent, en principe et en fait, à se soumettre, ils sont prêts, d’une simple pression de l’index sur la gâchette de leur fusil, à retrancher de la grande communion vitale des êtres, leurs semblables, qui avaient encore de longs jours à y participer.

Si ce n’est pas là une excommunication majeure, je n’y connais plus rien.

Au résumé, les théories fallacieuses des légalistes honteux se réduisent à ceci : Au nom de leur intérêt individuel, ils prétendent, tout en restant anarchistes, pouvoir, très légalement, il est vrai, nous fusiller. Comme nous protestons, ils nous traitent d’autoritaires. D’autre part, quand nous affirmons, au nom de notre intérêt individuel, le droit de vivre modestement et d’être libres avec ou sans la loi, ils nous accusent de malhonnêteté, et pour un peu crieraient : Mort aux voleurs !

Ces gens là sont d’étranges anarchistes et leur libéralisme liberticide ne me dit rien qui vaille.

LEVIEUX.