Max Stirner
À propos des esquisses de Königsberg de K. Rosenkranz
« Si autrefois régnait la formule banale, de la teneur suivante : du Rhin jusqu’à la Weichsel, on condescend aujourd’hui en Allemagne à dire du Rhin jusqu’au Pregel. La diète d’hommage de Königsberg en 1840 et celle de Danzig en 1841 ont rappelé avec force au reste de l’Allemagne que, l’autre côté de la Weichsel, ni liberté ni intelligence n’avaient cessé d’exister en rien. » Telles sont les paroles d’un homme tenu en haute considération non seulement dans le monde de la philosophie mais encore dans les milieux cultivés. Elles sont tirées de l’avant-propos à son livre qui doit paraître prochainement : « Esquisses de Königsberg par Karl Rosenkranz[1]. Chez Gerhard, Danzig. » Il y a seulement deux ans, rares étaient ceux qui, du moins pour ce qui touche l’endroit et ses particularités, auraient trouvé un intérêt particulier à ce livre ; il en va tout autrement aujourd’hui, depuis que la franchise et la noblesse de cœur de Königsberg ont retenti à travers toute l’Allemagne dans tous les cœurs justes. Tout ce qui regarde les grands hommes, comme les amis, nous intéresse, même ce qu’il y a de plus insignifiant, et celui qui nous apporte nouvelles d’eux, nous réjouit à coup sûr et mérite notre pleine reconnaissance. Mais lorsque le messager, pour l’amour de sa personne même, est aussi bien venu à tous ceux qui le connaissent que l’est sans conteste Rosenkranz, il n’est personne qui n’écoute avec un sentiment de joie mêlée de plaisir ses paroles innocentes. Nous ne connaissons que la préface de ce qui doit venir ; qu’on nous permette entre temps de dévoiler quelques passages de cette préface, afin que les auditeurs curieux, convoqués à temps, se rassemblent nombreux. « Je ne ferais peut-être pas imprimer ces esquisses, si ne m’en avait été offert, tout à fait par hasard, le matériau. Je mets la valeur de mes observations dans l’absence de préventions qui les caractérise. Seuls les secrets officiels sont de mon domaine. Certes, je jette un coup d’œil, en passant, dans vos intérieurs (litt. : pièces, salons) ; je connais, dans la plupart des quartiers de la ville, la corbeille murale piquée, la pendule, le vase, la table de couture, le portrait de famille près de la fenêtre ; j’y connais les invariables physionomies ; j’y vois percer un mur pour tout nouveau magasin, je vois installer une enseigne nouvelle, entreprendre un nouveau blanchiment de la maison. Mais je fais tout cela en toute innocence. Je ne vise à rien par là, et vous n’avez donc pas à craindre en moi un délateur, pire encore, une manière de fonctionnaire qui serait obligé de dresser la liste de conduite de votre comportement.[2] »
« La Prusse Orientale, la Prusse Occidentale et la Lithuanie ne sont pas, il est vrai, membres du deutsche Bund[3]. Ce n’est pas une raison pourtant pour ne pas les tenir, quant au principe de leur culture et l’essence de leur développement, pour germaniques. Que la Prusse ait réussi à laisser hors du deutsche Bund le territoire d’où elle est née, me paraît plutôt d’une sagesse louable et je m’étonne seulement de ce que l’on paraisse si souvent oublier cette position à part et que l’on paraisse considérer toutes les mesures du deutsche Bund aussitôt valables pour nous aussi. C’est pourquoi l’intérêt que l’on a, depuis lors, commencé à porter de l’extérieur, à la ville de Königsberg, est grand et général. Il n’est pas besoin de longuement réfléchir pour être conduit à attacher une attention plus particulière à une ville d’où sont issus des hommes tels que Kant, Hamann[4], Kraus[5], Hippel[6], Harder[7], Scheffner[8], Werner[9], Hoffmann[10] et d’autres, et d’où émanent, de temps en temps, des impulsions au reste du monde culturel aussi durables. »
Seulement « ces esquisses touchent aussi aux problèmes généraux de l’époque. Je n’aborde nulle part dans cet écrit les problèmes religieux et ecclésiaux, qui reviennent à la science. On me soumettra d’autant plus, en revanche, d’un point de vue politique, à la critique. » Notre auteur fait alors sa « confession politique » en l’introduisant par un extrait de la « Constitution provinciale de la Prusse » du Baron Auguste de Haxthausen[11]. La citation en serait trop longue ici ; on peut sans difficulté en faire l’économie jusqu’à la parution du livre ; donnée alors en termes propres, elle devrait fournir une occasion bien plus propice à la réflexion. Il suffit que l’Allemagne apprenne à l’avance que le portrait d’une de ses meilleures individualités et parmi les plus nobles lui sera prochainement montré, exécuté d’une main d’artiste d’une grande sensibilité.
* * *
Après de multiples et vives attentes, le livre est donc maintenant paru. S’il remplit ces attentes ? Je le pense bien. On peut les avoir nourries dans deux sens ou bien, ce qui est l’essentiel, nous aurons un tableau réussi de Königsberg, ville qui nous est devenue si chère depuis peu, ou bien Rosenkranz traitera plus en détail d’intéressants problèmes du jour. D’abord en ce qui concerne le premier point, bien que j’aie été satisfait dans une large mesure, je dois cependant ajouter que j’ai vécu trop peu de temps à Königsberg, et que depuis mon séjour trop d’années se sont écoulées, pour que je puisse critiquer, surtout quant aux particularités, l’auteur. Autant cependant que me le permettent mes connaissances, je dois lui donner partout entièrement raison et je ne doute pas qu’une vision extrêmement claire, même pour ceux qui n’ont pas vu Königsberg ne résulte de ces esquisses. Il faut cependant lire le livre en entier et ne pas vouloir seulement choisir telle ou telle esquisse. Si l’on voulait faire ressortir l’un ou l’autre effet frappant, il serait aisé d’en trouver plus d’un apte à être rapporté. Quant à moi il me semble cependant approprié de choisir quelques éléments de la description générale seulement de Königsberg, afin qu’un vrai grand nombre de lecteurs puisse rattacher à cette ville une idée précise. Voici ce que dit Rosenkranz : « Le trait principal de Königsberg me paraît résider dans son universalisme dominé par un entendement le plus posé. L’universalisme rassemble en lui presque tous les éléments importants de la culture, toutefois, à cause de l’isolement de la ville, en un remarquable raccourci. Il est difficile d’y trouver des manques. Tout corps de métier, tout art, toute science, tout mode de vie, toute orientation religieuse ou politique y sont représentés. Mais souvent on n’y trouve même qu’un seul élément représenté. Ses racines n’y sont pas plus profondes, il n’est là que pour rappeler à soi : plutôt que réel, il est là comme possible. Un ironiste pourrait en prendre prétexte pour qualifier la ville de Königsberg comme celle où tout existe à l’état de l’à-peu-près, etc. » — « Il n’est pas moins très important que la ville possède une telle universalité. Elle prouve par cela sa disposition au progrès. Elle n’exclut rien d’emblée, au contraire, elle se montre accueillante même pour ce qui est le plus étrange. — Dans son universalisme cependant, elle est en même temps impitoyablement raisonnable. La concision des concepts, la clarté des jugements, telles sont parmi les premières exigences de l’habitant de Königsberg, etc. » « Cet esprit raisonnable lié à cet universalisme est le fondement d’une rare rectitude du jugement. L’entendement seul conduirait au plus extrême et plus plat rigorisme. Il écarterait de soi tout ce qu’il ne comprendrait pas d’emblée. Mais la multiplicité des intérêts que l’on remue à Königsberg empêche un tel dessèchement. S’il y a un problème qui dépasse les capacités intellectuelles de l’un, il se trouvera quelqu’un d’autre pour qui ce n’est pas le cas, et qui saura justifier son objet et le faire valoir devant l’entendement. Voilà pourquoi on peut souvent observer que, dans une occasion où il s’agit de porter un jugement, d’emblée deux partis s’opposent, les partisans et les adversaires. La dialectique de leur lutte exige cependant bientôt l’énoncé d’un jugement, dans lequel la violence de la critique est adoucie par une meilleure compréhension tandis que la bienveillance exagérée est attenuée par la découverte des véritables faiblesses de la cause. Ce jugement acquis en guise de résultat est alors habituellement recueilli dans la tradition générale. Bien sûr, le procès que l’on vient de décrire intervient partout dans le monde, mais à Königsberg il est pour ainsi dire organisé. Une opposition s’y fera entendre même là où on ne l’attendait pas. »
Pour la première attente qui, comme je le pense, ne se verra pas déçue, je me limiterai aux quelques remarques formulées ci-dessus. On n’a même pas manqué d’ajouter au livre une carte aux figures d’un grand usage. La seconde promesse, de « toucher à des questions générales de notre époque », notre auteur l’a tenue aussi et a répandu de la clarté avec un tour plein de finesse, sur plus d’une question. Ici l’auteur est lui-même à prendre en considération parce que tout son jugement dépend de son point de vue, et que le monde ne le regarde pas autrement qu’il ne le regarde. Si Rosenkranz nous reste tout aussi aimable, serein, ouvert, d’un esprit aussi avenant et délicat qu’auparavant, on ne peut pas cependant taire qu’il paraît représenter dans sa propre personne l’esprit du temps tel qu’il croit pouvoir l’exprimer en ce seul mot « éclectisme ». A plus d’un endroit il parle de la coïncidence du mouvement individuel avec le mouvement universel et il ne verra sans doute aucun blâme à ce qu’on le traite d’enfant de son temps, c’est-à-dire de l’éclectisme. Seulement on peut aussi être en retard même dans les courants de l’époque et devenir ainsi un habitant aux bords des eaux intérieures sans jamais se jeter dans les flots de l’océan. A l’embouchure du fleuve, on regarde au loin, on contemple, pondéré et avec intérêt, les figures marines qui passent et on reste bien tranquillement à la maison. Les jours que nous vivons paraissent certes éclectiques mais ils ne le sont plus. Une fissure les a traversés comme dans la nuit se fend la couche de glace qui recouvre la lagune : à l’aube, plus d’un promeneur insouciant, ignorant cela, tombera dans la crevasse parce qu’il n’a pas entendu le craquement nocturne faisant un bruit de tonnerre et qu’il s’imagine que s’il devait y avoir une fissure, il en saurait quelque chose puisque peu de temps auparavant il a parcouru dans les deux sens le même chemin sans danger. Notre époque n’est plus éclectique ni neutre ; mais le restent et veulent le rester des milliers de gens. Belle impartialité, pour celui qui jouirait de ta paix idyllique ! Mais tu ne me conviens pas, ni ne me conviennent la plénitude de tes délices, ni ta merveilleuse universalité, ni ta paix, ni ton innocence. Tant que l’essence de notre époque résidait dans l’éclectisme, Rosenkranz pouvait sans conteste être considéré comme l’un de ses chefs de file ; mais depuis que seule l’apparence trompeuse de notre temps est restée éclectique, il devrait se montrer plus audacieux qu’il ne le fait, s’il ne veut devenir un suiveur.
Les deux tomes en question offrent assez de matière pour montrer ce danger de rester en retard sur son temps. Le lecteur qui ressent en lui que l’éclectisme est fini, se heurtera tout seul à ce défaut de Rosenkranz ; pour ma part je veux précisément mettre en évidence un passage assez inapparent pour laisser à des juges généreux la liberté d’une excuse amicale.
Tome I, p. 286. « Quand je vois, en représentation, le Juif crier au préteur Crucifie-le, crucifie-le, son sang soit sur nous et nos enfants et que je sors de l’église ou que je quitte le monument de la station, si je rencontre alors dans la rue la même physionomie, il faut déjà que je sois un chrétien de grande fermeté, pour que je me souvienne que le Christ a pardonné aux Juifs et devait leur pardonner parce qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient. La populace imagine à tort se montrer chrétienne lorsqu’aujourd’hui encore elle n’oublie pas ce que le Juif a fait autrefois. »
Ainsi l’on devrait être chrétien, et de plus d’une « grande fermeté », pour ne pas haïr les Juifs ? Il est bien exact que la religion chrétienne a accueilli en elle l’amour des ennemis comme un principe éthique et que, par là, elle dépasse d’autres religions ; seulement ce dépassement d’autres religions ne peut pas être considéré comme un dépassement de l’Humanité (Humanität) et servir à attribuer en propre au christianisme l’amour des ennemis. Un tel amour est absolument propre à l’Homme (Menschliches) et non seulement il n’est pas besoin d’être un « chrétien d’une grande fermeté », mais il n’est nul besoin de l’être pour aimer ses ennemis. David aimait Saül, Socrate le peuple qui l’a empoisonné, comme le Christ a été crucifié par le peuple juif, et le canadien sauvage de Seume[12] aimait un chrétien. Et maintenant pour ne rien imputer à un ennemi, irresponsable de plus, c’est ainsi que le Christ lui-même a considéré les Juifs (« Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ») et à ses lointains petits-enfants, il faut être d’une « grande fermeté dans le christianisme » ? Voilà comment on en vient à arracher à son sol ce qui est purement Humain pour le transplanter dans le ciel chrétien et comment on arrive conséquemment à un état chrétien et bien sûr aussi à une philosophie chrétienne. C’est bien au contraire justement « le christianisme de la populace » qui la conduit à sa haine des Juifs. Lorsqu’un chrétien a en face de lui un Grec d’aujourd’hui, il ne lui viendrait pas à l’esprit de le haïr parce qu’il serait le descendant de ceux qui ont empoisonné Socrate ; mais en présence d’un Juif, il se remémore le meurtre du Christ ; parce que chrétien, son premier sentiment à l’égard des Juifs est de haine. S’il laisse alors parler en lui son Humanité et s’il ressent l’inhumanité de sa haine, il peut, certes, alors en appeler de nouveau au christianisme, mais cela seulement, parce que celui-ci a recueilli en lui ce principe de l’Humanité : l’amour des ennemis et le lui a pour ainsi dire emprunté. Voilà qui explique qu’il faudra, si l’on ne veut pas succomber à la tentation de haïr les Juifs pour le crime de leurs ancêtres, être un « chrétien d’une grande fermeté », c’est-à-dire qu’il faudra se souvenir de la loi chrétienne de l’amour des ennemis, principe de l’Humanité qui a passé dans la religion. Voilà qui explique aussi que si l’on veut, en revanche, éviter d’être même effleuré par une telle tentation, il suffira de n’être rien d’autre qu’un homme véritable. Même les « chrétiens d’une grande fermeté » ont, comme le démontre le Moyen Age, succombé à cette tentation et, comme le montre l’« état chrétien », y succombent encore. Un homme libre, pénétré du sentiment de soi, étouffe au berceau ce serpent par la puissance de son Humanité. Il en va ainsi dans de nombreux autres cas où le christianisme nous met en tentation et ne nous en tire ensuite que par un principe emprunté à l’Humanité et marqué de la loi religieuse.
Si j’ai choisi ces passages en soi peu importants, c’est aussi parce qu’on ne connait le lion qu’à ses griffes’, et parce qu’ils montrent suffisamment que Rosenkranz ne considère pas le monde pur, et sans troubles, de la hauteur de l’Humanité, même si au sens le plus habituel du terme, il est sans doute un homme des plus libéraux et humains. Certes, comme à beaucoup d’autres, l’Humanité le guide en toutes ses voies ; seulement elle ne lui est pas devenue personnelle, elle ne lui est pas devenue l’idée qui s’est développée comme monde de soi, elle n’est pas identique à sa conscience de soi, tout son moi, et de ce fait sa seule force est celle de la domination qu’elle exerce sur lui. Celui qui est dominé ne peut cependant s’empêcher que, de temps en temps, il ne fasse ses propres caprices dans le dos de son maître il n’est pas lui même le maître, et le serviteur de l’Humanité reste pour soi un chrétien. En public, c’est son maître qui détermine sa volonté, c’est-à-dire l’Humanité ; chez lui dans sa chambrette, il se détermine lui même et il est chrétien. En outre, il tentera fréquemment de convertir son maître au christianisme. Avec sa brave croyance que tout doit être mis au service de la glorification du christianisme, Rosenkranz m’a rappelé vivement la crédulité de Marheineke[13] qui n’a « aucun scrupule à affirmer que, si l’on examine bien la thématique centrale du livre de Bruno Bauer (les Synoptiques), celui-ci mains des enrôleurs prussiens (1784). Après avoir déserté, sans succès, l’armée prussienne à deux reprises, alors qu’il avait été épargné au dernier moment seulement de la peine capitale après sa deuxième désertion, il recouvrait enfin par une troisième désertion sa liberté (1787). Dans son livre posthume « Mein Leben » (1813), il décrit ses déboires de jeunesse.
même vise à la glorification du christianisme » ; il a tout autant réveillé en moi cela puisque j’en suis à la critique, on voudra bien que j’ajoute encore par les amusements de sa symbolique (dans l’article « La maison de Kant », par exemple) le souvenir de Göschel[14].
Mais, malgré cela, combien le livre offre de merveilles ! Il ne faudrait pas que le grand plaisir que l’on peut prendre à sa lecture soit dérangé de ce que je trouve à y redire, mais qu’on le considère simplement comme un ajout d’amandes amères qui relèvent d’autant plus l’ensemble. Car telle est bien l’affaire du critique : il s’imagine n’avoir pas fait son devoir s’il n’attaque un peu l’auteur et s’il ne fait des remarques. C’est la raison pour laquelle on fera suivre à l’intention du lecteur qui lui est bienveillant, quelques citations encore, parce qu’elles seront bienvenues dans un journal.
Tome I, p. 288 : « Il est intéressant de voir quel embarras le judaïsme cause ici à nos féodaux chrétiens. Comme ils ne croient pas avec moins de zèle à l’Ancien Testament qu’au Nouveau, ils n’en peuvent mais de tenir le peuple juif en haute considération. Chaque fois qu’ils veulent démontrer une vérité de foi, ils citent alors pêle-même, sans aucune critique, les Psaumes et les Lettres de Paul, la Genèse et les Actes des apôtres. Tout leur est Parole de Dieu, Révélation, Ecriture Inspirée ; on ne se préoccupe pas du contexte. En conséquence ils parlent aussi constamment du peuple de Dieu, de la souche royale duquel Jésus est issu, parenté princière que feraient bien de remarquer en passant ceux qui falsifient assez l’histoire pour voir toujours en Jésus-Christ un être absolument démocratique. Lorsqu’ils ont devant eux une belle tête de juif, le front haut, les yeux pensifs, le nez plein de noblesse, les lèvres fines et pourtant puissantes, la barbe sombre, ils admettent que c’est un air tout à fait semblable que pouvait avoir Jésus ; et pourtant ils ne veulent rien savoir des juifs. S’il est colporteur, il leur est trop sale, trop âpre au gain, de manières trop ridicules. S’il est commerçant aisé, qui visite les foires et possède son propre entrepôt, il leur est, il est vrai, supportable, mais seulement par la force des choses, lors des tractations commerciales ou dans la diligence. Il sent encore trop l’ail et il tient trop à son Ancien Testament. Le juif banquier qui se hâte avec les plus beaux pur-sang vers la Bourse, habillé de la façon la plus moderne, qui possède une maison, qui est un modèle d’élégance, qui ‘reçoit chez lui’ tous les jours, qui a en réserve du champagne si exquis, qui a des bibliothèques dans lesquelles Schiller et Goethe, Byron et Scott, Victor Hugo et Balzac, sous reliure anglaise, resplendissent à la vue de l’invité, dont la fille, en accompagnement du piano à queue viennois, chante les airs d’opéra les plus récents tirés des ‘Huguenots’ de Meyerbeer, le juif banquier, à qui, par un monarque chrétien, l’Ordre du Sauveur a été offert, qui est une sorte de diplomate, qui représente une puissance politique ; ce juif-là irrite l’aristocratie par sa richesse, son luxe, son éducation et son influence. Ainsi lui non plus ne lui convient pas. S’il est médecin éclairé, le juif lui est peut-être indispensable, mais il hait en lui son progressisme, il l’accuse de s’être trop dénationalisé. Mais écrivain, le juif tel un Riesser[15], lui est tout à fait abominable. Pour le juif qui fait du journalisme ou serait même rédacteur en chef d’un journal, il n’a que des injures. ‘Fils de juif’ (Judenjunge) est dans ce cas son terme technique. »
Tome I, p. 320. « Un rapport étroit unit la Prusse (la province) et la Souabe. Du sud-est au nord-est dans la diagonale de la vie allemande se dessi-nent les pôles qui, comme l’histoire littéraire peut le montrer, ont une influence mystérieuse l’un sur l’autre. De même que Kant a autrefois fait descendre dans l’arène contre sa doctrine les théologiens de Tübingen, Storr[16] et Flatt[17], jusqu’à ce que, avec Strauss[18], le rationalisme triomphe finalement du naturalisme, Strauss a à son tour ici justement une influence plus forte que partout ailleurs. C’est avec étonnement que j’ai appris dans le cadre de mes expériences limitées, que des propiétaires terriens prussiens ont lu tout un hiver, systématiquement page par page le livre de Strauss, l’ont discuté, qu’ils sont même ensuite entrés en correspondance entre eux sur les points de divergence[19]. Les ecclésiastiques ont ici, tout en étant le mieux intentionné du monde, je ne peux pas croire le contraire, pris des mesures souvent terroristes contre la doctrine de Strauss. Cela aura un effet çà et là pendant un certain temps, mais pas pour longtemps, car la liberté de pensée est inséparable du protestantisme. Si les adeptes de Strauss ce que du reste, rien ne laisse supposer voulaient se constituer en une nouvelle confession, aucune puissance de la terre ne pourrait les y empêcher. Le fanatisme, donc aussi la joie de souffrir, de se sacrifier, leur ferait aussi peu défaut qu’à n’importe quelle secte persécutée. Le journal paroissial de Hengstenberg[20] is a souvent fait ressortir ce point comme s’il doutait que les adeptes de Strauss eussent le courage de mettre en jeu leurs biens terrestres, un honneur terrestre, pour leur conviction. Il se trompe. Les hommes sont allés à la mort avec fermeté pour des affaires beaucoup moins importantes, mais ils y sont allés avec un courage de lion quand il s’est agi d’ouvrir la voie avec leur sang à une nouvelle croyance. La palme des martyrs est la plus douce. Comme encore récemment, les prédicateurs des Vieux-Luthériens[21], séparés des leurs, ont gagné toujours plus en courage, il en irait ainsi des adeptes de Strauss. »
Tome II, p. 65. « Le besoin impétueux que nous avons de nous emparer aussitôt de la scène de l’actualité, occupée jusqu’à présent par les Français, doit être basé sur quelque chose d’assez profond. Pour opérer ce miracle, il faut une sympathie des nations, et cette sympathie doit à son tour être obtenue par l’opposition que forment français et allemand l’un à l’autre, mais qu’ils s’efforcent aussi de réconcilier. Pour les deux peuples, le temps de la haine est passé. Il est vrai qu’ils se disent encore souvent avec insistance qu’ils sont extrêmement indépendants l’un de l’autre et qu’ils seraient prêts, pour préserver leur autonomie, à aussitôt s’entretuer avec tous les instruments meurtriers de la stratégie guerrière la plus moderne. M. Becker[22] a encore récemment fait retentir devant les Français cet orgueil de la nationalité, et M. Alfred de Musset devant les Allemands ; seulement, plutôt qu’à la guerre, ils sont disposés l’un à l’égard de l’autre à la paix et nous avons vu ce spectacle bizarre qu’une armée de six cent mille hommes, qui semblaient s’enflammer pour la gloire des combats, se retirait après quelques mois dans la disposition la plus pacifique, que des préparatifs qui d’après tout jugement humain devait conduire à l’explosion de la guerre pouvaient être tranquillement abandonnés. L’Allemand peut trouver dans le Français tout ce qui lui manque, politesse de l’abord, riche sociabilité, absence de préventions personnelles accompagnée d’un grand sentiment de soi, conscience nationale, vie publique, rapidité dans l’exécution. Réciproquement le Français peut trouver dans l’Allemand la profondeur du sentiment, la persistance de l’éducation, l’humanité de la conscience, l’universalité de son existence et de ce à quoi il tend, la maturité de l’acte. Mais précisément parce que l’Allemand est plus universel, parce qu’aucune présomption nationale ne le gêne, il est plus apte à s’approprier l’élément français. »
Tome II, p. 100. « Le germain est, depuis les temps les plus reculés, passionnément adonné à la boisson. L’Allemagne est le pays où règnent le vin, la bière et l’eau de vie. L’Allemand boit tout. Et il a répandu cette passion à travers les colonies. Mais chez lui son inclination à la boisson provient d’une tout autre raison que chez les peuples à qui une conscience végétative, une demie conscience offre encore la plus grande jouissance. Chez lui c’est l’excès du sentiment de soi qui se commet avec la boisson en quelque sorte comme avec un ennemi qui n’aura pas la possibilité de rien lui reprocher. L’Allemand, c’est la liberté audacieuse, jusqu’à l’impiété, de la conscience de soi, qui éprouve un frisson de plaisir à s’adonner à la nature, à voir jusqu’où sa liberté pourra bien forcer les choses. »
« Le germain a pour ainsi dire un surcroît de force en lui qu’il traite encore une fois démesurément. Le romain, comme l’arabe, ne sait rien de cette étrange pression. Il est mesuré, sans besoin de lutter contre une tentation, parce qu’il lui est nécessaire de vivre en équilibre avec lui-même et le monde. Mais le germain possède d’autant plus une pulsion à atteindre un état qui peut l’arracher de lui-même, qu’il est au profond de son âme certain de soi et qu’il est donc aussi d’avance enclin à jouer avec le monde. Ce n’est pas le suicide momentané à quoi visent le finnois et le slave, ni non plus l’excitation sensuelle comme telle, mais c’est la puissance de l’esprit qui entraîne l’Allemand à vider verre sur verre. Il y a du mépris de la nature comme simple force, dans son boire démesuré. Boire seulement pour s’énivrer, seulement pour pouvoir ronfler sans conscience, pour jouir de la béatitude du néant ne lui procurerai aucun plaisir ; c’est comme puissance à l’égard de laquelle il se maintient libre, parce qu’il la recueille immédiatement en lui, qu’il la marie à son sang, que la boisson a pour lui un charme terrifiant. Il a en lui la même audace que possédait le roi des Mers Regnar Lodbroki[23] qui, quand les serpents commençaient à le ronger dans la tour, chantait ses exploits sur le refrain : ‘Je mourrai en riant’. Sans cette profondeur démoniaque de la tentation, on ne pourrait guère expliquer le plaisir que le germain prend à la boisson. Pouvoir boire beaucoup est devenu chez lui une sorte d’affaire d’honneur. »
Je me permets d’ajouter à cela une note que je rédigeais il y a bien des années à propos de Germania, 24, de Tacite, et que je veux donner, sans autre correction, en guise de parallèle : La passion du jeu des germains leur a fait sacrifier même leur liberté et leur vie. Cette abstraction est la plus forte que l’homme, en sacrifiant ce qui lui est propre, peut atteindre. Le substantiel, ce qui reste après cet abandon des plus hauts biens personnels, sont la loyauté dans les contrats et le principe que la parole une fois donnée engage celui qui l’a donnée. En cela le germain apparaît, après la suppression extrême de tout 21 Personnage dans une saga islandaise. l’accidentel, dont fait partie tout élément de la liberté qui peut être perdu, pur dans son essence. Seul le Soi pur et indestructible, ici représenté par la loyauté et le principe de tenir sa parole, reste après que femme et enfants, la liberté, oui même la vie, ont été mis en jeu. Le germain met son incorruptibilité, se met lui-même à l’épreuve délibérément pour pouvoir ainsi endurer toute épreuve. Cette passion de jouer tout ce qui peut être gagné et perdu, de gagner totalement ou perdre totalement, était manie du jeu, manie de représenter aussi ce qui valait à d’autres occasions comme la plus haute positivité, dans sa plus haute négativité. Dans leur soif de combats et de guerre, ils ont mis les mêmes biens en jeu, et cela souvent pour aucune autre raison que le désir aventureux de les y exposer.
Ce qui, dans ce qui précède n’est pas assez clair, le deviendra suffisamment à travers la présentation plus lumineuse de Rosenkranz.
[1] Rosenkranz, Joh. Karl Friedrich (1805–1879). Nommé en 1833 profeseur de philosophie à l’université de Königsberg. Hégélien qui, dans le débat entre la « droite » et la « gauche » hégéliennes occupait une position « centriste ».
[2] Note réd. Le livre de Rosenkranz ne présente aucun intérêt philosophique. Nous nous sommes donc ici abstenus d’indiquer les pages correspondantes de l’édition allemande.
[3] Deutscher Bund. Confédération des états allemands (1815–1866). L’Autriche, la Prusse, la Bavière et la Saxe en étaient les états-membres les plus importants. Le royaume de Prusse n’avait pas fait entrer « Ostpreussen », « Westpreussen » et « Litthauen » dans cette confédération. Les mesures du deutsche Zollverein (union douanière fondée en 1834 et qui n’englobait que les états du nord de l’Allemagne) avaient par contre aussi validité pour ces territoires de la Prusse.
[4] Hamann, Johann Georg (1730–1788). Philosophe. Auteur d’une « Metakritik über den Purismus des reinen Vernunft » (1784).
[5] Kraus, Christian Jakob (1753–1807). Dès 1780 professeur de philosophie à l’université de Königsberg.
[6] Hippel, Theodor Gottlieb von (1741–1796). Juriste.
[7] Harder, Johann Jacob (1733–1773). Pasteur.
[8] Scheffner (Schaffner dans le texte de Mackay de 1898, sans doute une coquille).
[9] Johann Georg (1736–1820). Poète.
[10] Werner, Friedrich Ludwig Zacharias (1768–1827). Auteur dramatique.
[11] Hoffmann, Ernst Theodor Wilhelm (1776–1822). Compositeur, écrivain. Haxthausen, August Freiherr von (1792–1866). Il publiait en 1838 « Die ländliche Verfassung in den einzelnen Provinzen der preussischen Monarchie ».
[12] Seume, Johann Gottfried (1763–1810). Ecrivain. La jeunesse de Seume est un exemple très éclairant des pratiques des souverains allemands au dix-huitième siècle. Ces derniers faisaient enrôler, de force, dans leurs armées leurs propres sujets mais aussi des étrangers qui voyageaient à travers leurs territoires. Ils vendaient ensuite leurs troupes à d’autres souverains européens. Beaucoup d’Allemands ont ainsi pris part, au service de sa Majesté le Roi d’Angleterre, à la guerre entre la Couronne et les colons américains et à celle, qui avait pour enjeu l’hégémonie au Canada, entre l’Angleterre et la France. Seume, étudiant à Leipzig, traversant un jour la Hesse, se retrouva soudain soldat, en route pour le Canada (1781). Après la paix de Versailles, les troupes hessoises revinrent en Allemagne. Seume sut échapper du service hessois, mais ce fut pour tomber entre les
[13] Marheineke, Philipp Konrad (1780–1846). Professeur de théologie à l’université de Berlin depuis 1811. Stirner avait suivi les cours de Marheineke, au temps où il étudiait à Berlin. Marheineke défendit Bauer au moment où les autorités demandèrent à toutes les facultés de théologie prussiennes leurs avis sur la convenance des vues professées par Bruno Bauer.
[14] Göschel, Karl Friedrich (1784–1862). Hégélien de « droite ». Auteur de « Von den Beweisen für die Unsterblichkeit der menschlichen Seele im Lichte der spekulativen Philosophie » (1835) et des « Beiträge zur spekulativen Philosophie von Gott und dem Menschen und von dem Gott-menschen » (1838).
[15] Riesser, Gabriel (1806–1863). Homme politique. Il a lutté toute sa vie pour l’émancipation des Juifs. Publiait en 1840–42 « Jüdische Briefe zur Abwehr und Verständigung. » Il entrait en polémique avec Bruno Bauer à propos de son écrit « Die Judenfrage »
[16] Storr, Gottlob Christian (1746–1805). Nommé en 1775 professeur de philosophie à l’université de Tübingen et en 1777 professeur de théologie à la même université. Adversaire des vues kantiennes sur la religion. Auteur des « Annotations ad philosophicam Kantii de religione doctrinam » (1793).
[17] Flatt, Johann Friedrich (1759–1821). Professeur à l’université de Tübingen. Il fut le premier dans cette université en 1785 à exposer la philosophie de Kant.
[18] Strauss, David Friedrich (1808–1874). Fit sensation en 1835 avec son livre « Das Leben Jesu kritisch bearbeitet ». Dans l’histoire des idées le livre de Strauss peut être considéré comme inaugurant le déclin du christianisme institutionnalisé (L’Eglise).
[19] (Note de Stirner) On nous permettra de faire ici la remarque que des nombreux propriétaires habitant cette région, après l’annonce de la fondation de l’association des « Freien » (hommes libres), se sont déclarés prêts à s’y associer.
[20] Hengstenberg, Ernst Wilhelm (1802–1869). Nommé en 1828 professeur de théologie à l’université de Berlin. Rédacteur de la Evangelische Kirchenzeitung. Adversaire du rationalisme dans le domaine religieux.
[21] Vieux-Luthériens. Groupe de luthériens qui se séparèrent en 1830 de l’église luthérienne officielle. Ils avaient notamment des partisans à Breslau. Leurs chefs, dont le plus important était le pasteur Scheibel, furent jetés en prison par le gouvernement prussien.
[22] Becker, Nicolaus (1809–1845). Auteur du poème ultra-nationaliste paru en 1840 : « Sie sollen ihn nicht haben, den freien deutschen Rhein ! » Cf. le poème de juin 1841 de Musset : « Le Rhin allemand »
[23] Personnage dans une saga islandaise.