Titre: À propos de la trompette du jugement dernier
Auteur·e: Max Stirner
Date: janvier 1842
Source: transcrit du livre "Max Stirner : ou, la Première confrontation entre Karl Marx et la pensée anti-autoritaire"
Notes: traduction de André Sauge, il est possible que des erreurs soient encore présentes dans cette transcription, faute d'accès au texte original.

Qu’est-ce qui ne devrait encore s’accommoder, s’aplanir, se réconcilier ? Nous avons assez longtemps souffert de cette bonne entente et de cette douceur, nous nous sommes imaginés jusqu’au dégoût qu’au plus intime de nous-mêmes nous n’étions pas si déchirés et que nous n’avions qu’à nous expliquer, et nous avons passé le plus beau de notre temps en d’inutiles tentatives de conciliation ou en concordats. Mais c’est le fanatique qui a raison : « comment concilier Bélial et le Christ ? » A aucun moment le pieux zélote n’a cédé dans son combat vigoureux contre l’esprit, lourd d’orages, des temps nouveaux, et il ne se connaissait pas d’autres fins que son « extermination ». De même que l’empereur de l’Empire Céleste ne pense qu’à la « destruction » de ses ennemis, les Anglais, de même le fanatique ne voulait pas entendre parler d’un autre combat que d’un combat à la vie et à la mort. Nous avions coutume de le laisser faire son tapage et fulminer, et ne voyions en lui rien d’autre que le ridicule fanatique. Agissions-nous en cela avec raison ? Aussi longtemps que celui qui fait du tapage perd sa cause devant le bon sens du peuple, sans même que l’esprit raisonnable n’ait particulièrement besoin de le remettre en place, nous pouvions en toute tranquillité remettre au sens du peuple de juger celui qui fulmine l’anathème et nous nous abandonnions même à cette assurance de façon générale. Seulement notre longanimité nous a bercés, sans que nous y prenions garde, d’une dangereuse somnolence. Le tapage ne nous a assurément rien fait ; mais derrière l’esprit tapageur se tenait le croyant et avec lui toute la troupe des craignant Dieu, et ce qui était le plus grave et le plus étonnant nous-mêmes étions aussi derrière lui. Nous étions certes des philosophes à l’esprit fort libre et ne permettions pas qu’on touche à la pensée : la pensée était tout en tout. Mais qu’en était-il de la foi ? Lui fallait-il peut-être céder devant la pensée ? Jamais de la vie ! Que par ailleurs la liberté de la pensée et du savoir soit honorée, on ne pouvait cependant vraiment admettre aucune opposition entre foi et savoir ! Le contenu de la foi et celui du savoir sont un seul et même contenu, et celui qui porterait atteinte à la foi, celui-là ne se comprendrait pas lui-même et ne serait pas un vrai philosophe ! Hegel lui-même ne donnait-il donc pas comme « Zweck seiner religiös-philosophischen Vorlesungen, die Vernunft mit der Religion zu versöhnen » (Phil. d. Rel. II, 355) [1] (but à ses cours de philosophie et religion, de réconcilier la religion avec la philosophie) et nous-mêmes, ses disciples, devrions vouloir retrancher quelque chose à la foi ? Loin de nous cette pensée ! Sachez, cœurs croyants, que nous sommes entièrement d’accord avec vous sur le contenu de la foi, et que nous nous proposons seulement la belle tâche de défendre votre foi si méconnue et tant attaquée. Ou bien en douteriez-vous encore ? Voyez comme nous nous justifions devant vous, lisez nos écrits conciliateurs sur « Glauben und Wissen » [2] et sur « Pietät der Philosophie gegen die christliche Religion » [3] ainsi qu’une douzaine d’autres écrits, et vous n’entretiendrez plus de soupçon envers vos meilleurs amis !

C’est ainsi que le philosophe généreux et pacifique s’est précipité dans les bras de la foi. Qui est assez pur de ce péché pour lever la première pierre contre le pauvre pécheur philosophique ? La période de somnambulisme, pleine d’illusions et de tromperies, était si universelle, le penchant et l’impulsion à la conciliation d’une telle généralité que peu seulement en furent épargnés et ce petit nombre ne l’a peut-être pas été à vraiment juste titre. Ce fut là le temps de paix de la diplomatie. Nulle part de véritable hostilité et pourtant partout à s’entre-déchirer et se duper, à provoquer l’irritation et se réaccommoder, à dissuader et persuader, un pacifisme doucereux et une défiance amicale, comme la diplomatie de cette époque, cet art ingénieux de faire disparaître par un tour de prestidigitateur à l’aide de bouffonneries superficielles le sérieux de la volonté, s’est entendue à produire par milliers dans tous les domaines de tels phénomènes d’illusions et de tromperies. « La paix à tout prix » ou mieux « accommodement et esprit de conciliation à tout prix », tel était l’indigent besoin qui tenait à cœur de ces diplomates. Ce serait ici le lieu de faire une petite chanson de cette diplomatie qui a rendu toute notre vie si dépourvue d’énergie que nous sommes encore à tituber avec un abandon ivre de sommeil autour de ces magnétiseurs habiles qui bercent leur propre raison et la nôtre, si ce n’était pas précisément interdit.

Mais au surplus ne nous intéresse ici que cette diplomatie à laquelle un livre semble destiné à donner le dernier coup, livre dont l’annonce de la parution devait être introduit par les remarques ci-dessus.

« Die Posaune des jüngsten Gerichts über Hegel den Atheisten und Antichristen. Ein Ultimatum. » (La trompette du Jugement Dernier contre Hegel l’athée et l’antéchrist. Un Ultimatum.)[4]. C’est sous ce titre que vient de paraître chez Wigand un petit écrit de onze feuilles ; celui qui connaît ses dernières productions littéraires et précisément par cela ses positions scientifiques n’aura pas de peine à en découvrir l’auteur[5]. Une délicieuse mystification que ce livre ! Un homme qui craint Dieu avec la foi la plus profonde, dont le cœur est rempli de colère contre la bande malfamée des Jeunes-Hégéliens remonte à leur origine, à Hegel lui-même et sa doctrine, et découvre — ô terreur ! que toute la méchanceté révolutionnaire dont bouillonnent maintenant ses élèves dépravés se trouve déjà dans le pécheur endurci et hypocrite qui a longtemps passé pour un rempart et un protecteur de la foi. Plein d’une juste colère, il lui arrache les habits sacerdotaux qu’il portait jusqu’alors, comme les prêtres à Constance l’ont fait de Hus, il couvre sa tête rasée d’un bonnet de papier peint avec des diables et des flammes et promène l’« archi-hérétique » sur les routes du monde étonné. Personne n’a encore mis à découvert de façon si résolue et si totale le jacobin philosophique. C’est à l’évidence un heureux coup de l’auteur qu’il fasse formuler, par la bouche d’un serviteur décidé de Dieu, l’attaque radicale contre Hegel. De tels serviteurs ont ce mérite de ne s’être jamais laissés éblouir, d’avoir au contraire flairé en Hegel, par un juste instinct, leur grand ennemi et l’Antéchrist de leur Christ. A la différence de ces « biens pensants », qui ne désiraient se brouiller ni avec leur foi ni avec leur savoir, ils ne se sont pas abandonnés à une confiance crédule, mais ils ont constamment eu en vue, avec une sévérité inquisitoriale, l’hérétique, jusqu’à ce qu’ils l’aient pris. Ils ne se sont pas laissés tromper, tant il est vrai qu’habituellement les plus sots sont les plus rusés et de ce fait ils peuvent légitimement exiger d’être considérés comme les meilleurs connaisseurs des côtés dangereux du système hégélien. « Tu connais le chasseur, n’en cherche pas d’autre ! » La bête sauvage sait très exactement que c’est l’homme qu’elle a le plus à craindre.

Hegel, qui voulait élever l’esprit de l’homme jusqu’à l’esprit tout puissant et l’y a élevé, et qui pénétra ses disciples de la doctrine que personne n’a à chercher le salut en dehors et au-dessus de soi, mais que chacun est son propre rédempteur et sauveur, ne s’est jamais donné particulièrement pour tâche de débusquer de chacun de ses retranchements l’égoïsme qui de mille manières s’opposait à la libération de l’individu et il ne lui a pas mené ce qu’on appelle une « petite guerre ». On lui a fait le reproche de cette omission sous la forme aussi que l’on imputait[6] au système : son manque de toute morale, par quoi on voulait sans doute à proprement dire qu’il lui manquait cette bienfaisante parénèse et empreinte d’éducation paternelle dont on forme les purs héros de la vertu. L’homme qui a eu pour tâche de renverser tout un monde par la construction d’un nouveau qui ne laisse plus d’espace à l’ancien, devrait, en pédagogue, poursuivre ses disciples sur les chemins détournés de leur sournoiserie et prêcher la morale ou avec colère ébranler les huttes et les palais pourris qui devront de toutes façons s’écrouler dès qu’il abattra sur eux le ciel entier, tous ses Olympiens bien nourris y compris ! Cela ne peut le souhaiter que la peur mesquine de la créature parce qu’à elle-même lui fait défaut le courage de se débarrasser du chaos de la vie, mais non l’homme courageux à qui il ne faut qu’un mot, le Logos, et en lui il a tout et crée tout à partir de lui. Mais parce que le puissant créateur du Mot, parce que le maître ne s’est exprimé qu’occasionnellement sur les particularités du monde dont il fait choir la totalité, parce que dans sa colère divine contre le tout il a moins trahi et moins ressenti de colère contre ceci et cela, parce qu’il a précipité Dieu de son trône, sans se soucier si en même temps toute la troupe des anges-trompettes serait aussi dispersée dans le néant de ce fait les particularités, et ceci, et cela, se sont relevés, et les anges auxquels on n’a pas prêté attention soufflent de toutes leurs forces dans la « trompette du jugement dernier ». C’est ainsi qu’après la mort du « roi » on s’est mis à s’affairer dans les « charniers ». Ces chers petits anges n’avaient-ils pas survécu ? « Les mâtins sont vraiment par trop appétissants ! » Conclure un accommodement avec eux, ce serait vraiment magnifique ! S’ils se faisaient seulement un peu plus terrestres, s’ils se prêtaient un peu mieux aux arrangements conceptuels !

Vous voltigez de-ci de-là, posez-vous donc un peu,
Un peu plus de grâce terrestre, je vous prie, dans vos allures ;
En vérité la gravité vous sied à merveille !
Mais je voudrais tant vous voir une fois sourire ;
Ce serait pour moi un éternel ravissement.
J’entends : sourire comme des amoureux qui se regardent :
Une petite moue autour de la bouche, et ça y est.
Toi, long dadais, c’est toi que je préfère à tous,
Cette mine d’enfant de chœur ne te va pas du tout,
Allons, regarde-moi donc d’un œil un peu allumé !
Et puis, vous pourriez, en toute décence, vous montrer un peu plus nus,
Votre longue chemise à plis est vraiment ultra-morale —
Les voilà qui se tournent On les voit de derrière !
Les mâtins sont vraiment par trop appétissants ! [7]

Le besoin avide de positif s’empara de ceux qui reçurent l’ordre de l’esprit universel de poursuivre dans le détail l’œuvre de Hegel, ce à quoi celui-ci même les encourageait, en conclusion par exemple à son Histoire de la Philosophie :

« Ich wünsche, dass diese Gesch. d. Philos. eine Aufforderung für sie enthalten möge, den Geist der Zeit, der in uns natürlich ist, zu ergreifen und aus seiner Natürlichkeit, d. h. Verschlossenheit, Leblosigkeit hervor an den Tag zu ziehen, und jeder an seinem Orte mit Bewusstseyn an den Tag zu bringen »[8]. (Je souhaite que cette Histoire de la Philosophie puisse contenir pour vous une invitation à saisir l’esprit du temps qui, en nous, se trouve à l’état naturel et à le tirer de sa naturalité, c’est-à-dire de son renfermement et de sa léthargie pour le produire au jour et chacun à son lieu pour le mettre au jour en le rendant conscient).

En revanche pour sa part, pour lui en tant que le philosophe, il refusait de tirer le monde de sa misère temporelle. « Wie sich die zeitliche, empirische Gegenwart aus ihrem Zwiespalt herausfinde, wie sie sich gestalte, ist ihr zu überlassen, und ist nicht die unmittelbar praktische Sache und Angelegenheit der Philosophie. » (Relig. Phil. II. 356)[9]. (La manière dont l’actualité séculière et empirique peut bien se sortir de son déchirement, la manière dont elle peut bien se façonner, lui est laissée et ce n’est pas là l’affaire et l’intérêt pratique immédiat de la philosophie.) Il a étendu le ciel de la liberté au dessus du présent, il pouvait certes bien désormais s’en « remettre » (überlassen) à lui de décider s’il voulait diriger son regard indolent vers les hauteurs et ainsi y mettre du sien. Il en fut autrement pour ses disciples. Ils faisaient partie de cette « actualité empirique qui doit se sortir de son déchirement » et il leur fallait, eux qui avaient reçu en premier l’illumination, lui apporter leur concours. Mais ils « rechignèrent » et se firent diplomates et médiateurs de la paix. Ce que Hegel avait défait en grand et en gros, ils ont pensé le reconstruire en détail ; car lui-même ne s’était pas partout expliqué sur le particulier et était souvent, dans le détail, aussi obscur que le Christ. L’obscurité est favorable aux secrets propos : elle se prête à de multiples interprétations.

Heureusement, la sombre décade de la barbarie diplomatique est passée. Elle avait son bon côté et était inévitable. Il nous fallait d’abord nous clarifier nous-mêmes et recueillir en nous toute la faiblesse de l’ancien pour apprendre à le mépriser avec énergie comme notre propriété et notre propre soi. Nous ressortons renforcés du bain de boue de l’abaissement où nous avons été souillés de l’impureté de toute espèce d’équilibre et nous nous écrions, animés d’une vie nouvelle : Que soit rompu le lien de Nous à Vous ! La guerre à la vie et à la mort !

Celui qui veut encore jouer les médiateurs diplomatiques, qui veut encore la « paix à tout prix », qu’il prenne garde de ne tomber entre les épées des combattants et ne soit la victime sanglante de sa modération « bien intentionnée ». Le temps de la réconciliation et des arguments sophistes envers les autres et envers nous-mêmes est passé. Le trompette fait retentir dans sa trompette du jugement dernier le cri de guerre. Il se trouvera encore maintes oreilles endormies où il résonnera avec stridence mais sans les réveiller ; plus d’un encore pensera qu’il n’est pas besoin d’aller au front ; plus d’un imaginera encore qu’on ne fait que bruit inutile et que l’on donne pour cri de guerre ce qui est mot de paix : mais en vain désormais. Lorsque le monde se tient en arme contre Dieu et que l’éclat de tonnerre de la bataille se déchaîne contre l’Olympien lui-même et ses armées, seuls les morts peuvent alors dormir ; les vivants prennent parti. Nous ne voulons pas de médiation, pas d’aplanissement ; plus de « rechignement » diplomatique, nous voulons nous opposer en camps distincts, nous voulons être les sans-Dieu opposés front à front à de tels craignant Dieu, nous voulons faire savoir ce qu’il en est des uns par rapport aux autres. Et en cela, je le répète, pour ce qui est d’adopter une attitude résolument hostile, la préséance revient aux zélotes craignant Dieu ; par un juste instinct, ils n’ont jamais conclu un pacte d’amitié. La révélation de l’archi-hérésie de Hegel ne pouvait pas de ce fait être introduite d’une façon plus adroite et en même temps plus juste que ne l’a fait l’auteur lorsqu’il fait retentir sous la forme du zélotisme croyant la trompette du jugement du monde. Ils ne veulent aucun « arrangement à bon marché », ils veulent la guerre d’extermination. Il faut leur rendre ce droit.

Mais ― et c’est par cette question que nous nous proposons d’en venir au contenu du livre lui-même qu’est-ce que les craignant Dieu peuvent trouver de mal à Hegel ? Les craignant Dieu ? Qui les menace le plus du déclin que le destructeur de la crainte ? En vérité, Hegel est le véritable annonciateur et créateur de l’audace devant quoi les esprits lâches tremblent. Securi adversus homines, securi adversus Deos, voilà comment Tacite décrit les anciens allemands. Mais ils ont perdu leur assurance contre Dieu dans la perte d’eux-mêmes, et la crainte de Dieu s’est logée dans les esprits réduits à résipiscence. Ils se sont enfin retrouvés et ont maîtrisé le frisson de la peur ; car ils ont trouvé le mot qui ne se peut désormais détruire, qui est éternel, quels que soient la lutte et le combat qu’ils pourront encore mener eux-mêmes contre lui jusqu’à ce que chacun en ait pris conscience. C’est un homme authentiquement allemand securus adversum Deum qui l’a exprimé, le mot libérateur, l’autosuffisance, l’autarcie de l’homme libre. Les Français qui, les premiers, ont répandu l’idée de la liberté avec retentissement universel, nous ont délivré de multiples sortes de crainte et de respect et nous les avons vues s’engloutir dans le néant du ridicule. Mais n’ont-elles pas resurgi avec leurs horribles têtes de serpent et une peur centuple ne pèse-t-elle pas toujours sur l’audacieuse confiance en soi ? Le salut que les Français nous ont apporté était aussi peu radical et inébranlable que celui qui, venu de Bohême provoqué par la tempête hussite, donna le signal à la réforme allemande ultérieure. L’Allemand le premier et lui seul annonce la mission universelle et historique du radicalisme. Lui seul est radical et lui seul l’est à juste titre. Personne n’est aussi intraitable et impitoyable que lui ; car il ne se borne pas à précipiter le monde subsistant pour rester lui-même debout ; il se précipite lui-même. Là où l’Allemand détruit, un Dieu doit tomber et un monde doit s’évanouir. Pour l’Allemand, anéantir, c’est créer et le broiement du temporel son éternité. Ici seulement il ne subsiste plus aucune crainte ni abattement : il ne se borne pas à disperser la crainte des fantômes ou telle ou telle espèce de respect, il extermine toute sorte de crainte, le respect lui-même (Not. du trad. : jeu de mot sur Furcht (crainte) — Ehrfurcht (respect)) et la crainte de Dieu.

Cherchez seulement refuge, vous, âmes craintives, au lieu de la crainte de Dieu, dans l’amour de Dieu, pour quoi, dans votre langue et en conséquence aussi, dans votre conscience de peuple, le mot juste vous fait absolument défaut : il ne prête plus attention à votre prière car il fait de votre Dieu un cadavre et, par là, transforme votre amour en exécration. Aussi est-ce dans ce sens que retentit la « tompette » et qu’elle contient exhalée en formules vétéro-testamentaires, la véritable tendance du système hégélien, afin de mettre fin à « ces scrupules modernes, ces transactions, ces craintives croisades zigzagantes : en fin de compte, ils ne reposent toujours que sur la présomption que l’erreur et la vérité peuvent s’accommoder »[10]. « Finissons-en », s’écrie le trompette rempli de colère contre toute pensée, « finissons-en avec cette rage de médiation, cette gélatine sentimentale, avec ce monde de bave et de mensonges : l’Un seul est vrai et lorsque l’Un et l’Autre sont placés côte à côte, l’autre se réduit de lui-même à néant. Ne venez pas nous rebattre les oreilles avec cette prudente et peureuse pusillanimité de l’école de Schleiermacher et de la philosophie positive laissons cette imbécilité qui ne veut médiatiser que parce que dans son for intérieur, elle aime encore l’erreur et qu’elle n’a pas le courage de se l’ôter du cœur. Arrachez et rejetez loin de vous cette langue de vipère doublement fourchue qui va et vient pour séduire et médiatiser : que votre bouche, votre cœur et vos pensées soient purs, sincères et rendent le même son, etc. »[11]. Qu’on nous débarrasse donc de la diplomatie obstinée et qui paralyse l’esprit, même si elle est spirituelle.

Le trompette, un serviteur de Dieu authentique et comme il se doit, aussi sûr de son Dieu immuable que le turc d’Allah, assuré en outre de l’appui des gens pieux, dédaigne tout soutien envers Hegel, le blasphémateur.

A cette anomalie est consacrée la préface, où les « Vieux-Hégéliens » sont salués les premiers dans les termes suivants : « (ils) parlaient toujours de réconciliation ‘mais ils ont sous leurs lèvres un venin d’aspic’ » [12].

Maintenant « nous allons (leur) présenter le miroir du système, et tous, les Göschel[13], les Henning[14], les Gabler[15], les Rosenkranz[16], etc. ils seront dans l’obligation de répondre parce qu’ils en sont redevables à leur gouvernement. L’heure est venue où il serait criminel de se taire plus longtemps »[17].

On a aussi formé une « école philosophique » qui voulait créer une « philosophie positive et chrétienne » et réfuter Hegel philosophiquement, seulement elle aussi n’avait de prédilection que pour son propre moi, elle a manqué aux fondements de la vérité chrétienne et en outre elle a eu aussi peu de succès et d’influence parmi les croyants que parmi les incroyants[18]. Quand nous gémissons et que les gouvernements recherchent un médecin, s’est-il jamais trouvé là un positiviste pour médecin, les gouvernements ont-ils jamais confié les soins à l’un d’entre eux ? Non ! Il y faut d’autres hommes. Les Krummacher[19], les Hävernick[20], les Hengstenberg[21], les Harless[22] ont dû se proposer pour panser la plaie !

Enfin, un troisième type d’adversaires de la philosophie hégélienne, l’école de Schleiermacher, est également désavoué. « Ils sont eux-mêmes encore exposés aux séductions du Malin puisqu’ils aiment à faire accroire qu’ils sont eux aussi des philosophes. Et pourtant ils ne peuvent d’aucune façon produire des preuves de cette formation aux envieux du siècle. C’est à eux que s’adresse la parole : Je connais tes œuvres et que tu n’es ni froid ni chaud. Ah ! Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »[23]. Leur zèle pour la « vie de l’Eglise », le trompette le reconnaît certes ; mais il ne lui paraît pas « assez sérieux, radical, total et empressé » et ils n’ont même « rien opposé qui pût renverser ses affirmations blasphématoires »[24] (à Bruno Bauer : die evangel. Landeskirche Preussens und die Wissenschaft).

Finalement on évoque Leo[25], l’homme « qui, le premier, eut le courage de prendre parti contre cette philosophie athée, de l’accuser formellement et de rendre les gouvernements d’inspiration chrétienne attentifs au danger pressant dont cette philosophie menace l’Etat, l’Eglise et toute moralité »[26]. Mais lui aussi est blâmé de n’avoir pas agi avec assez de sévérité et aussi de ce que ses œuvres « sont (encore) quelque peu pénétrées du levain de ce monde »[27] ce qui est démontré avec beaucoup de subtilité. Comme de juste, de psalmodiques anathèmes contre les athées forment la conclusion.

L’« introduction » nous découvre la véritable intention de l’homme plein de courroux. « L’heure est venue d’abattre le pire ennemi, l’ennemi le plus orgueilleux, le dernier ennemi du Seigneur. Mais cet ennemi est aussi le plus dangereux. Les Welches, le peuple de L’Antéchrist — avaient réduit à néant le Seigneur Eternel, avec une publicité éhontée, en plein jour, sur la place publique, face au soleil qui n’a jamais éclairé pareille ignominie et aux yeux de l’Europe chrétienne, en immolant son Oint. Ils avaient commis un adultère idolâtre avec la grande courtisane, la Raison ; mais l’Europe, animée d’un zèle sacré, étrangla cette abomination et se regroupa dans une Sainte Alliance pour enchaîner l’Antéchrist et restaurer les éternels autels du véritable Dieu.

Alors vint non ! c’est alors qu’on fit appel à l’ennemi qu’à l’extérieur on avait terrassé, qu’on se mit aux petits soins pour lui : on le protégea et on alla même jusqu’à l’honorer et à le rétribuer en la personne d’un homme qui était plus puissant que le peuple français, un homme qui rendit force de loi aux décrets de cette infernale Convention, leur donna de nouvelles et de plus fermes bases et leur procura une audience sous le titre insinuant de philosophie, particulièrement séducteur pour la jeunesse allemande. On fit appel à Hegel et on en fit le pivot de l’Université de Berlin. — Que l’on n’aille pas croire que la clique avec qui l’Etat Chrétien doit lutter de nos jours suive un autre principe et reconnaisse d’autres doctrines que ceux qu’a établis le maître de l’imposture. Il est vrai que l’école des Jeunes se distingue de manière significative de l’ancienne que le maître avait rassemblée ; elle a rejeté toute pudeur et toute notion d’un Dieu, elle combat ouvertement et sans retenue l’Etat et l’Eglise, elle renverse le signe de la croix tout comme elle veut renverser le trône toutes intentions et actions diaboliques dont l’ancienne école ne paraissait pas capable mais ce n’est qu’une apparence ou davantage, peut-être n’est-ce que pur hasard si, par embarras ou manque d’intelligence, les vieux disciples ne se sont pas élevés à cette énergie diabolique : pour le fond même de l’affaire, c’est-à-dire si nous en revenons au principe et à la doctrine propres du maître, les Jeunes disciples n’ont rien inventé : bien plus, ils n’ont fait qu’arracher le voile transparent dont le maître enveloppait parfois ses affirmations et découvert le système dans toute sa nudité — et avec quelle impudeur ! »[28]

Il nous reviendrait maintenant de considérer de plus près ce qui fait le contenu proprement dit du livre, l’accusation portée contre le système hégélien. Cependant ce contenu est ainsi fait qu’il doit se présenter aux yeux du lecteur dans son intégralité et sans avoir subi l’éparpillement d’une recension ; en outre nous ne saurions rien en critiquer sinon que l’auteur semble n’avoir pas eu à la disposition de sa mémoire tous les passages utilisables de l’œuvre hégélienne.

Comme toutefois, ainsi que cela est annoncé à la page 163, une seconde partie suivra cet écrit, qui doit montrer « comment de prime abord Hegel fait naître, à partir de la dialectique et du développement interne de la conscience de soi, la religion comme un phénomène particulier de celle-là » et ou en même temps seront exposés « la haine que Hegel nourrit pour l’art religieux et l’art chrétien, et comment il dissout toutes les lois positives de l’Etat »[29] la possibilité reste entièrement ouverte de rattraper ce qui a pu être omis.

Ainsi puisse le lecteur et celui qui porte aux questions du temps un vif intérêt ne doit pas laisser passer inaperçu ce livre puisse le lecteur se contenter d’un sommaire des 13 chapitres.

1) Le rapport religieux comme rapport de substantialité. Le trompette affirme en effet que Hegel a « enveloppé son œuvre de destruction d’un double voile » dont l’un consiste en ce qu’il parle à l’infini de Dieu et qu’il semble presque toujours qu’il entende par Dieu ce Dieu vivant qui était là avant que le monde fût, etc. Les Vieux-Hégéliens (Göschel à leur tête) en seraient restés à cette vision. D’un second voile, il donnerait l’illusion que la religion est saisie sous la forme du rapport de substantialité et en tant que dialectique dans laquelle l’esprit individuel s’abandonne, se sacrifie, renonce à sa singularité et particularité au profit de l’universel qui, en tant que substance, ou comme il est dit plus en tant qu’idée absolue, a puissance sur lui, et ainsi se pose dans souvent l’unité avec lui. Les esprits plus forts (Strauss[31], etc.) se sont laissés prendre à cette apparence plus dangereuse. « Mais », est-il dit finalement, « plus dangereuse que cette apparence est la chose même qui frappe tout de suite et sans grand effort de sa part un œil lucide et avisé à savoir la conception de la religion selon laquelle le rapport religieux n’est rien d’autre qu’un rapport intérieur de la conscience de soi à soi-même et selon laquelle toutes ces puissances qui semblaient, comme substance ou comme idée absolue, être encore distinctes de la conscience de soi, ne sont rien d’autre que les propres moments de celle-ci mais objectivés dans la représentation religieuse »[32].

Après ceci le contenu du premier chapitre est évident. 2) Le spectre de l’esprit du monde (Weltgeist). 3) La haine contre Dieu. 4) La haine de ce qui est. 5) Admiration pour les Français, mépris des Allemands. Cela ne contredit pas à la louange dont nous avons ci-dessus gratifié les Allemands, aussi peu que sans doute le passage, omis par l’auteur, de l’Hist. d. Phil. III, p. 328. 6) Destruction de la religion. 7) La haine du judaïsme. 8) Prédilection pour les Grecs. 9) La haine de l’église. 10) Mépris de l’Ecriture Sainte et de l’Histoire Sainte. 11) La religion comme produit de la conscience de soi. 12) La dissolution du christianisme. 13) La haine de l’érudition et de l’usage du latin. (Comme le trompette l’entend, un supplément comique.)

On se propose de traiter, aussitôt après sa parution, la seconde partie annoncée et pour laquelle on souhaite à l’auteur tout spécialement l’aide d’une vaste mémoire, étant donné qu’il ne manque pas des autres talents. Peut-être ajouterons-nous aussi alors quelques remarques sur le présent écrit. Pourquoi prenons-nous, telle est la question que l’on peut encore poser finalement, avec tant de tranquillité ce livre pour une mascarade ? Parce que jamais un craignant Dieu ne peut être aussi libre et intelligent que ne l’est son auteur. « Wer sich nicht selbst zum Besten haben kann, ist wahrlich keiner von den Besten ! » (Qui ne sait se moquer de soi n’est certes pas à compter parmi les meilleurs.).

[1] Stirner cite d’après la deuxième édition de la Philosophie de la Religion, préparée par Bruno Bauer : Georg Wilhelm Friedrich Hegel’s Werke. Vollständige Ausgabe. Band 12, 2., verbesserte Auflage, Berlin, 1840.

[2] Glauben und Wissen (Foi et Savoir). Il ne s’agit pas de l’ouvrage de Hegel, mais de celui de Johann-Eduard Erdmann : Vorlesungen über Glauben und Wissen (1837). Erdmann (1805–1892) était nommé professeur de philosophie en 1836 à l’université de Halle. Il appartenait à l’orthodoxie hégélienne

[3] Pietät der Philosophie gegen die christliche Religion (Piété de la philosophie à l’égard de la religion chrétienne). Il s’agit de l’écrit de l’hégélien de « droite » Gabler : De verae philosophiae erga religionem Christianam pietate (1836). Nous renvoyons le lecteur intéressé à la traduction française de M. H.-A. Baatsch : Bruno Bauer. La trompette du jugement dernier contre Hegel, l’Athée et l’Antéchrist. Un ultimatum. Traduit et présenté par H.-A. Baatsch, Paris, 1972. Nous avons en principe fait usage de cette traduction pour toutes les citations de Stirner.

[4] Bruno Bauer, La trompette du jugement dernier, op. cit., p. 36.

[5] (Note de Stirner) (Incognito) qu’il motive de la façon suivante dans son adresse à « ses frères in Christo » : « Nous resterons donc un moment dans notre retraite afin que l’on n’aille pas croire que nous ambitionnons d’autres honneurs que ceux de la Couronne céleste. Lorsque le combat que nous espérons terminer bientôt tirera à sa fin, lorsque le mensonge aura reçu son châtiment, alors nous irons les saluer en personne et les embrasser avec chaleur sur la tribune des vainqueurs. »

[6] Note du traducteur : « bezüchtigte » dans l’édition allemande des écrits mineurs de 1914 manifestement à la place de « bezichtigte ».

[7] Stirner cite ici, sans références de l’auteur ni de l’œuvre, quelques vers du deuxième Faust de Goethe. Nous avons donné la traduction de M. Lichtenberger : Faust. Trad. et préface par Henri Lichtenberger, Paris, 1932–1933, Tome III, pp. 248 s.

[8] Edition de 1840.

[9] Stirner cite d’après la première édition de l’Histoire de la Philosophie (1833–1836), le tome 3 contenant cette phrase n’étant réédité qu’en 1844. Edition de 1840.

[10] Bruno Bauer, op. cit., p. 34.

[11] Ibid., p. 34 s.

[12] Ibid., p. 32 s.

[13] Vide annot. 13 accompagnant l’écrit de Stirner : A PROPOS DES ESQUISSES DE KÖNIGSBERG DE K. ROSENKRANZ.

[14] Henning, Leopold Dorotheus (1791–1866). Vieux-Hégélien. Dès 1835 professeur ordinaire à l’université de Berlin. Il a préparé l’édition de la « Logique » de Hegel.

[15] Gabler, Georg Andreas (1786–1853). Vieux-Hégélien. Nommé en 1817 professeur au gymnase de Bayreuth, il en devint en 1821 recteur. A partir de 1824 il donna un cours de propédeutique philosophique dans ce gymnase (Stirner fut son élève à Bayreuth). En 1835 il fut nommé professeur de philosophie à l’université de Berlin pour occuper la chaire restée vacante depuis la mort de Hegel.

[16] Rosenkranz. Vide l’annotation 1 des ESQUISSES DE KÖNIGSBERG.

[17] Cf. Bruno Bauer, op. cit., p. 38, p. 40. Stirner condense ici en quelques phrases un passage plus long de Bauer.

[18] Stirner fait, suivant Bauer de près, ici allusion aux professeurs de philosophie Christian Hermann Weise (1801–1866) et Immanuel Hermann Fichte (1796–1879), nommé en 1836 professeur à l’université de Bonn, à ne pas confondre avec son père, le philosophe J. G. Fichte —, qui reprochaient à Hegel son panthéisme.

[19] Bauer-Stirner se réfèrent ici à Friedrich Wilhelm Krummacher (1796–1868) qui fut, comme son père et son oncle, pasteur. Le roi Frédéric-Guillaume IV fut passablement influencé par ses sermons.

[20] Hävernick, Heinrich Andreas Christoph (1811–1845). Professeur de théologie. Nommé en 1841 à l’université de Königsberg pour ses vues orthodoxes.

[21] Hengstenberg. Vide l’annotation 18 des ESQUISSES DE KÖNIGSBERG.

[22] Harless, Gottfried Adolf von (1806–1879). Professeur de théologie. Professait des vues orthodoxes.

[23] Cf. Bruno Bauer, op. cit., pp. 55, 56. Stirner condense en quelques phrases un passage plus long de Bauer. Le ton « trompettiste » de Bauer est évident, car c’est la parole de saint Jean : Apoc. 3:15–17.

[24] Cf. Bruno Bauer, op. cit., p. 56 ; p. 57.

[25] Leo, Heinrich (1799–1878). Professeur d’histoire à l’université de Halle. Adversaire de modernismes telles que « la liberté », il glorifiait les structures hiérarchiques du Moyen Age.

[26] Cf. Bruno Bauer, op. cit., p. 61.

[27] Cf. Bruno Bauer, op. cit., p. 64.

[28] Cf. Bruno Bauer, op. cit., pp. 69, 70, 71.

[29] Bruno Bauer, op. cit., p. 181 s. ; 182.

[31] Strauss. Vide l’annotation 17 des ESQUISSES DE KÖNIGSBERG.

[32] Cf. Bruno Bauer, op. cit., p. 74.