Titre: Le 1er Mai
Auteur·e: Émile Pouget
Date: 26 avril 1891
Source: extrait le 15 juillet 2026 de Wikisource (tiré du Père Peinard)
Notes: Un texte d'Émile Pouget pour Le Père Peinard lors d'une des premières journées internationales des travailleur·es qui témoigne de son espoir d'en faire une journée révolutionnaire non contrôlée par les politicien·nes. L'ensemble est plein de l'argot parisien caractéristique du journal et de Pouget.

Y a plus à discutailler, nom de dieu, le 1er Mai s’impose !

Le 1er Mai est un jour accepté par tous les purotins, les mistoufliers, les déchards, les ardents et les désespérés, les sans-turbins et les turbineurs, aussi bien de la ville que de la campagne, de même que par les trimardeurs et les bons fieus, qui, dans tous les patelins, en pincent pour la Sociale.

Ce jour-là, il est décidé que l’on s’occupera de notre sort.

Eh foutre, ça ne sera pas du luxe ! Y a plus méche de supporter, sous peine de crevaison, la vie infernale que nous font les richards et les gouvernants.

À Paris, y a une trifouillée de bons bougres, mélangés de quelques sales birbes qui sont en « commission d’organisation du 1er Mai ».

Les commissions, c’est toujours à côté de la question, nom de dieu !

Pourtant, il a été décidé qu’on n’irait pas faire la petite ballade traditionnelle aux bouffe-galette de l’Aquarium, — autrement dit aux pouvoirs publics.

On a reconnu que c’est de la couille, d’aller porter des pétitions à ces merles-là, vu que, sans façons, ils se torchent le cul avec nos jérémiades.

Si on pince pour aller les trouver, quand même, c’est la trique à la main qu’on doit s’y rendre.

Donc, on n’ira pas poiroter aux pouvoirs publics. Ça, c’est bon !

On ne dansera pas, non plus… Eh oui, on ne dansera pas !

Bien des bons bougres vont se demander ce que la danse vient faire là-dedans : ça va comme des cheveux sur la soupe !

Que ça aille comme ça voudra, y avait un sale birbe qui voulait à toute force qu’on organise des bals le 1er Mai, ousqu’on piquerait des chahuts faramineux.

Le birbe en a été pour ses frais. On l’a envoyé paître, avec perte et fracas.

Ça fait (c’est-à-dire, après avoir déblayé le terrain des gnoleries) la commission aurait du poser sa chique. Mais non, pas de danger. Une commission, ça ne pose pas sa chique facilement ; or donc, celle en question a voulu organiser.

Sacre nom de dieu, toujours les mêmes balançoires.

Oh, elle n’a pas accouché de grand chose ! Paraît qu’elle va organiser quatre grands meetings dans quatre quartiers de Paris.

Nom de dieu, je me demande comment on pourrait tenir dans des salles, à tant de milliers qu’on est, rien qu’à Paris.

Et puis, voyons, si c’est pour aller s’enquiller dans une salle de réunion, foutre, vaudrait autant rester couchés.

Y a qu’un endroit où on soit à son aise dans des occasions pareilles, c’est dans la rue !

C’est bien plus chouette, nom d’une pipe, vu que si on a quelque chose ou quelqu’un à rectifier, on se trouve de suite sur le tas.

Pas besoin d’avoir des tribunes, pour y jaspiner à tire larigole !

Le temps se passe à bafouiller, et on laisse déguerpir l’occase d’exécuter dare-dare ce qui hurle dans l’air.

Oh, y a pas à barguigner : hardi petits – tête baissée…

Eh tonnerre, si ça prend la tournure que ça devrait prendre, faudra pas couper dans les fausses nouvelles à Constans.

Ça sera comme celles de Thiers, sous la Commode : le contraire de la vérité.

Quand il n’y a pas de nouvelles d’un patelin, qu’on ne sait rien de ce qui s’y passe (dans les moments où ça chauffe), c’est bon signe, nom de dieu !

Faut redoubler de nerf et pousser de l’avant.

Sempre avanti ! Toujours de l’avant ! comme disent les Italgos. Ça doit être notre devise une fois la danse commencée.

Y a des copains chouettes qui ont accouché de manifestes à l’armée.

C’est là, nom de dieu, l’endroit sensible des grosses légumes : ils n’ont qu’elle pour se défendre, aussi faut la chauffer !

Pour ce qui est des jean-foutres, quoique ça soit leur sale carcasse et leur pognon qui soit en jeu, ils n’en foutent pas un coup.

Ils comptent sur les gas du populo pour les protéger.

Eh maquarel ! Il nous ont tellement bien déformée la caboche étant loupiots, que ces cochons peuvent encore espérer que nos frangins les pioupious nous flingoteront.

C’est abominable, mais c’est comme ça, nom de dieu !

Dès que le populo bouge, oup ! On lâche sur lui les troubles, qu’on a eu soin de souler avec des menteries et du tord-boyaux.

Voyons, nom de dieu, le populo n’est-il pas au-dessus de tout ?

Lorsqu’il dit : « Je vais nous réunir le jour dans la rue… » de quoi que se mêlent les jean-foutres de vouloir l’en empêcher ?

C’est se moquer de lui, ça !

Une idée pareille ne peut pousser que dans le cervelas d’un brigand. De fait, qui dit richard ou gouvernant, dit brigand – c’est kif-kif bourriquot !

Nom de dieu, y a une chose qui me trotte dans le ciboulot depuis un moment : « Et les soldats, que je me demande, pourquoi, mazette, qu’ils ne feraient pas le 1er Mai comme les turbineurs ?… »

Au fait, c’est vrai. Pourquoi qu’ils ne bougeraient pas, eux aussi ?

Ils ont autant de besoin que nous, de réviser un tantinet le sort qui leur est fait par les jean-foutres de la haute.

Hier, ils étaient des turbineurs, et demain, faudra qu’ils massent à nouveau tout comme les frères et amis.

C’est ça qui serait rupin s’ils fichaient la caserne, s’ils se débandaient en peinards, histoire d’aller serrer la cuillère aux bons bougres.

Ah, foutre, ce qu’on les recevrait dans nos piaules ! La ménagère foutrait toutes les casseroles sans dessus dessous, histoire de leur faire oublier la boule et le rata.

On causerait pour le coup, nom de dieu ! On en jacasserait sur nos intérêts !… Et comme ils sont pareils, on ne serait pas longs à se mettre d’accord, et on pourrait en chœur foutre la main à la pâte, et les richards dans le pétrin !

Si ça arrivait… Ça serait hurf ! Y aurait plus, sacré pétard ! qu’à être à l’œil, et à ne pas nous endormir sur le rôti, comme le populo l’a fait trop souvent. Bougrement de fois, il a eu toutes les veines en main : mais, trop gnangnans, on se rentre le soir chez nous, gobant que tout va marcher sur des roulettes.

Et c’est pas vrai ! Deux jours après on s’aperçoit qu’on est dans le dos…

Misère humaine ! Y a assez longtemps que nous bramons famine.

Nos loupiots ont des joues toutes creuses, et ils ne peuvent pas grandir.

Leurs bonnes bougresses s’esquintent le tempérament, et ne voyant rien luire dans l’avenir, de droite et de gauche, elles se suicident avec leurs momignards.

C’est pour échapper à la faim que les Hayem, les Tournemelle, et des ribambelles d’autres, se sont escoffées.

Quoique ça veut dire, ça ?

Et pardine, ça signifie que les hommes nous sommes des feignasses, puisque nous ne savons pas défendre notre sang !

Le 1er Mai est une occasion. Pourquoi qu’on n’en profiterait pas ?

C’est surtout aux gas qui turbinent de décaniller des ateliers et des usines et de dévaler dans les rues, chouettement ! C’est pas défendu de ballader sa viande…

Faut pas qu’ils fassent les flémards, sous prétexte qu’ils sont casés. Leur tour viendra d’être dans la panade, — plus tôt qu’ils ne voudraient, nom de dieu !

Nous avons notre existence à conquérir, mille bombes ! Le jeu en vaut bien la chandelle. Pourquoi qu’on ne risquerait pas le paquet ?

Eh ! eh ! ça serait bath, de dire au roi des Grinches, aux richards, aux curés et à toute la sainte fripouille : « Part à tous, les gavés ! Y a assez longtemps que vous vous empiffrez comme des porcs ! C’est bien l’heure pour les pauvres bougres de bâfrer à leur faim !… »