Titre: Quelle internationale ? Entretien avec Alfredo Cospito, depuis la prison de Ferrara
Auteur·e: Alfredo Cospito
Date: 2018/2020
Source: Vetriolo, journal anarchiste – numéros 2, 3, 4 – 2018/2020 ; traduction sur attaque.noblogs.org, relue et corrigée en décembre 2022

Nous avons préparé huit questions, sur des thématiques qui intéressent le plus les compagnons de la rédaction. Pas que de simples questions, pour tout dire, mais des interventions, parfois polémiques, pour dialoguer avec notre frère prisonnier.


Les deux premières parties de cet entretien/dialogue ont été publiées dans les numéros 2 (automne 2018) et 3 (hiver 2019) du journal anarchiste en langue italienne Vetriolo.

La troisième et dernière partie a été publiée en mars 2020 dans le n°4 du journal anarchiste en langue italienne « Vetriolo ».

Contact : vetriolo[at]autistici[dot]org




Première partie


Vetriolo : L’internationalisme a toujours été le principe qui a inspiré l’action et l’horizon de ces exploités qui n’acceptent pas le rôle dans lequel la société les a placés. Depuis toujours, il s’agit d’un bon vaccin contre tout type d’opportunisme, une garantie du fait que ceux qui le pratiquent ne sont pas au solde de leur patron ou d’un patron étranger, mais ils sont des vrais ennemis de toute exploitation et de toute autorité. L’internationalisme comme tension, comme esprit, ne change pas avec le temps qui passe. Ce qui change, cependant, est la façon dont il devient réalité dans l’histoire. Depuis toujours, réformistes, opportunistes et autoritaires ont essayé de pervertir l’internationalisme, le pliant aux intérêts de leurs chapelles. La question des questions, le levier pour soulever le monde, est donc l’Internationale. Quoi et comment se doit d’être aujourd’hui l’internationale ? Elle doit être une vraie « organisation », une fédération de groupes, un « parti mondial » ? Ou bien il peut y avoir des instruments et des structures qui sont plus proches de l’Idée anarchiste et qui sont plus efficaces, en ce moment de l’histoire ?


Alfredo : L’anarchisme, tout comme le socialisme « scientifique » est né pour s’opposer à un processus mondial, le capitalisme et l’avènement de la bourgeoisie. C’est tout à fait naturel que, depuis les origines, les anarchistes et les marxistes aient poursuivi, avec plus ou moins de succès, une dimension organisationnelle internationale. Au XIXème siècle, avec Bakounine, l’anarchie a abandonné le plan philosophique, idéale, pour faire ses premiers pas dans le monde réel. D’abord contre le libéralisme messianique de Mazzini, pour se confronter ensuite avec le socialisme étatique de Marx, en créant ainsi le courant autonomiste fédéraliste au sein de la première Internationale. Ces premiers pas concrets de l’anarchisme ont été faits grâce à deux organisations internationales qu’on peut aujourd’hui qualifier de « clandestines », qui agissaient dans l’ombre, à l’intérieur du « mouvement réel », celui des travailleurs, des prolétaires. L’Alliance internationale démocratique sociale, qui œuvre de 1868 à 1872, et l’Alliance internationale des socialistes révolutionnaires, qui œuvre après 1872. Même si cela pourrait paraître paradoxal, je trouve, encore aujourd’hui, d’une efficacité et d’une actualité incroyables la tentative de créer des organisations internationales « clandestines », qui agissent en sous-main au sein des mouvements de masse. La conception « scientifique » de Marx ne pouvait pas tolérer cela, le considérant comme une naïveté, quelque chose de tiré par les cheveux, un résidu de la mode des conspirations du XVIII siècle. Un peu comme aujourd’hui la grande majorité du mouvement anarchiste ne comprend pas le fait de comploter en secret contre l’État et les lois. Engels a été le premier à voir dans la « clandestinisation », dans le double niveau, la tentative de prendre une hégémonie sur l’Internationale. Avec le temps, les anarchistes ont fait de nombreuses tentatives pour s’organiser à un niveau international : à Saint Imier en 1872, à Amsterdam en 1907 à Berlin en 1921, à Paris en 1949, à Londres en 1958, à Carrara en 1968, avec la création de l’IFA [Internationale des Fédérations Anarchistes ; NdAtt.]… mais, avec le temps, la perspective conspiratrice s’est affaiblie jusqu’à presque disparaître. Ce « presque » est constitué, dans les dernières décennies, surtout par les efforts des Fédérations des Jeunesses Anarchistes, au début des années 60, visant à apporter, sous le nom de « Primero de Mayo » et à travers l’action destructive et la lutte armée, une solidarité à l’Espagne sous le joug de Franco et, ensuite, à la renaissance de la perspective insurrectionnelle, enrichie par la revitalisation du « groupe affinitaire » et de la projectualité informelle. Jusqu’à arriver à nos jours, avec la naissance de la FAI-FRI [Fédération Anarchiste Informelle – Front Révolutionnaire International ; NdAtt.] et avec toutes ces actions à travers le monde qui, en se parlant entre elles avec leurs revendications, ont réalisé une sorte d’ « internationale noire ». Avant de répondre à ta question sur ce que devrait être aujourd’hui l’internationale et comment elle devrait se structurer, essayons de clarifier ce que cette internationale devrait combattre. Arrêtons-nous un instant sur le concept de capitalisme.

Quand on parle de capitalisme, on ne peut pas ne pas parler de technologie et de science. Jusqu’au XVI siècle, la technologie et la science étaient des domaines séparés, ensuite une osmose croissante s’est produite entre les deux, jusqu’au XIX siècle et aux premières lueurs du capitalisme avancé, quand science et technologie sont devenus indissociables. Il y en a qui maintiennent (et je crois qu’ils ont raison) que le capitalisme est, au fond, le produit de l’union entre science et technologie ou, plus précisément, de l’assujettissement de la science à la technologie. Aujourd’hui, quand on parle d’impérialisme on parle de révolution scientifique-technologique. Et cette « révolution » mène à une augmentation du nombre des exploités, les bourgeoisies se réduisent, les déshérités deviennent de plus en plus nombreux. Sur notre planète, de moins en moins de personnes sont en possession des connaissances, donc des richesses ; ce « nouvel » impérialisme est en train d’augmenter énormément l’écart entre inclus et exclus. Une exiguë portion de l’humanité, qui est au service des États modernes et du capital, est responsable de cette situation. Les États modernes et le capital ont créé les conditions préalables qui pourraient mener à un monde nouveau, qui mettra de côté l’humanité comme nous la connaissons, effaçant toute vie de la planète. Scientifiques, mathématiciens, biologistes, informaticiens, chimistes, chercheurs dans toutes les branche de la science, technocrates, toute l’aristocratie de la connaissance humaine, ils ne pourraient rien faire sans ces grands investissements et ces ressources que sont le capitalisme et les États, avec l’exploitation de la majorité de la population de la planète, surtout pas mener à son but cette « révolution », commencée depuis longtemps, qui, si gagnante, comportera une telle transformation radicale de notre nature qu’elle signifiera, si on ne l’arrête pas, l’extinction de l’espèce humaine comme nous la connaissons, un changement qui ne sera certainement pas pour le mieux. La « lutte des classes » reste le moteur de tout, notre ressource principale, mais seulement si elle se bat autant contre l’État que contre le capital. Seul le capitalisme et les États modernes peuvent suffisamment alimenter le processus technologique, de façon à nous pousser vers l’abîme. Voilà, je pense que cette internationale devrait lutter contre États et capital et alimenter la haine de classe, la haine des exclus, des pauvres, des prolétaires, en focalisant les énergies contre les hommes des lobbies, les militaires, les industriels, les riches, les technocrates, les politiciens, les hommes d’État, les techniciens, les scientifiques. Contre tous les inclus, ceux qui ont en leurs mains les connaissances et le capital et donc le pouvoir, quel qu’il soit. Ce n’est plus la technologie au service du capital, mais toujours plus souvent le capital au service de la technologie, voilà la direction vers laquelle on va. La logique qui nous domine est de moins en moins celle du simple profit, mais celle de la logique scientifique, encore plus impitoyable ; une fois qu’une découverte scientifique a été faite, il est impossible de revenir en arrière, même si le développement technologique qui s’en suit nous amène à l’autodestruction, comme on l’a vu avec les armes nucléaires, comme on le verra avec l’intelligence artificielle, beaucoup plus dévastatrice et incontrôlable. On avance automatiquement, sans possibilité de revenir en arrière. « On est condamné à tout ce qui a été inventé ». Tout comme on est condamné à faire le pas suivant, jusqu’au crash final. Comme le personnage du film « La Haine », qui, en tombant dans le vide, se rassure en pensant « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… ». Je ne sais pas si l’internationalisme nous sauvera de cette chute dans le vide, s’il sera, comme tu le dis, ce levier qui nous permettra de soulever le monde et de le subvertir. Mais une chose est certaine : pour s’opposer de façon décisive à ce nouvel impérialisme, l’effondrement du système doit être total. Les guerres de position mènent à la défaite ; pareillement, les anarchistes qui attendent les moments opportuns pour agir ont déjà perdu à l’avance.

C’est ici qu’entre en jeu la vision anarchiste de l’action. Bien plus qu’une « gymnastique révolutionnaire », que le simple fait d’être préparé.e.s au moment de l’effondrement du système. C’est dans l’action que l’anarchiste se réalise, existe en tant que tel.le. C’est dans chaque geste destructif, foyer de révolte et d’insoumission, que l’anarchiste vit son anarchie tout de suite, aujourd’hui, brisant l’habitude à attendre. Cette vision vivante, « nihiliste », d’être anarchiste, est accompagnée par le rapport pratique-théorie. Pour qu’elle soit efficace, la théorie doit naître de la pratique et non le contraire. Seulement en affrontant armes à la main le système, nous pourrons construire l’action qui nous permettra de nous doter des instruments « organisationnels », « informels », qui permettront de contribuer de façon forte à cette « internationale » (un instrument qui vise à intervenir de façon efficace sur la réalité), dont, en tant qu’anarchistes, nous ressentons si fortement le besoin. Nous les anarchistes, nous avons cette internationale dans le sang ; notre opposition aux États, aux frontières, notre refus de tout nationalisme nous amènent vers cette perspective ; il faut seulement donner corps à la réponse à ce besoin. Il y a toujours eu ce genre de dialogue entre anarchistes à travers le monde, on s’est toujours influencé réciproquement d’un coin à l’autre de la planète. Les tentatives de donner de la continuité, une structure minimale, à cette vision internationale du mouvement ont été nombreuses, très nombreuses. Mais la théorie qui tombe d’en haut, dépasse la pratique et la réduit au strict minimum, la bureaucratisation, le gradualisme (cette sorte de réformisme impuissant) ont frustré ces propos généreux, les réduisant (trop souvent en ces dernières 40 années) au témoignage stérile d’un passé glorieux. Aujourd’hui, le projet « informel » (fondé sur la communication sans intermédiaires, à travers les revendications d’actions destructives, suite à des appels de la part d’individus et groupes fluides et chaotiques éparpillés par le monde) est en train de nous offrir la possibilité de revitaliser concrètement, et de manière dangereuse pour le système, une « internationale » qui pourrait enclencher une réaction en chaîne inarrêtable. Bien sûr, on parle de minorités infinitésimales, mais pourquoi exclure à priori que, comme cela arrive souvent dans la nature, un virus, même injecté par l’insignifiante piqûre d’une petite moustique, puisse tuer le puissant éléphant ? C’est là une possibilité qu’il serait stupide de mettre de côté ; qu’on imagine la possibilité que les anarchistes d’action, même avec leurs nombreuses différences, puissent unir leur forces, tout en sauvegardant leur autonomie, leurs diversités. Au bout du compte, la notre est la seule alternative au capitalisme qui ne s’est pas trahie soi-même. Peut-être parce qu’on a toujours « échoué ». Plus d’une fois, dans l’histoire, c’est arrivé que des lueurs d’anarchie ont été concrétisés, mais toujours pendant de brèves périodes ; on a préféré succomber plutôt qu’accepter une dictature « révolutionnaire ». Ces échecs nous ont laissé la force utopique, propre au fondement de notre utopie. C’est dans notre tension vers celle-ci que notre agir devient réalité, matière vivante, action, projectualité, pratique-théorie. Si on se penche sur les forces qui nous poussent vers l’internationale, on verra que toutes les tentatives concrètes d’internationaliser les luttes ont comme mobile la « solidarité », solidarité avec un peuple en lutte, solidarité avec les migrants, solidarité avec des frères et sœurs frappé.e.s par la répression… La « solidarité » est le mobile initial, le deus ex machina de chaque lutte qui a l’ambition de faire participer, puisqu’elle naît d’un besoin intérieur important pour chaque être humain, l’entraide.

Tu me demandes ce que doit être l’internationale, quels sont les instruments et les structures les plus anarchistes et les plus efficaces avec lesquels ce besoin profond d’internationalisme que nous avons puisse s’exprimer. Il s’agit d’une question controversée, les points de vue peuvent être nombreux. Dans l’histoire de notre mouvement, des organisations spécifiques, des fédérations, même des partis (souvenons-nous de la UAI [Unione Anarchica Italiana, fondée en 1919 et détruite par le régime fasciste en 1926 ; NdAtt.], définie par Malatesta lui-même comme un parti anarchiste) ont toutes été expérimentées, même à un niveau international, pour le mieux et pour le pire, et avec des échecs semblables. Loin de moi des jugements « moraux » à propos de la forme organisationnelle à adopter ou pas. Sinon on va s’embourber dans des discours jésuitiques à propos de ce qui est ou pas anarchiste, en distribuant des excommunication à droite à gauche ; j’ai passé ma vie à le faire et seulement aujourd’hui je me suis rendu compte que c’est une énorme perte de temps et d’énergie. La question à laquelle je peux essayer de répondre est : quelle est, pour moi, aujourd’hui, la « structure » ou l’ « instrument » le plus efficace pour donner corps à une internationale anarchiste puissante, agressive, dangereuse. Une internationale qui puisse saigner le pouvoir, lui faire mal, lui menant la guerre de manière efficace. Je serai clair et concis : pour moi cette « internationale » a déjà une forme à elle, des dynamiques à elle, même si seulement ébauchées. Avec ses hauts et ses bas, avec ses petitesses et ses grandeurs, elle est constituée par tout ce monde de sœurs et de frères qui, à travers les revendications d’actions, même sans acronymes [en guise de signature ; NdAtt.], se parlent, se donnent de la force et de la solidarité les un.e.s les autres, avec des appels à la lutte, à travers le monde. Peu de chose, apparemment, mais quelque chose qui porte en soi un grand espoir, une possibilité réelle qui, après la faillite du déterminisme scientiste marxiste, peut redonner de l’espoir aux opprimés de la Terre, apporter une nouvelle sève à un anarchisme qui court le danger de disparaître dans un gradualisme post-anarchiste qui, derrière les semblants de « réalisme », nous donne, mains et pieds entravés, à la politique des petits changements, du réformisme. Seulement si on ne renvoie pas la révolution à un demain lointain, mais si on la vit tout de suite, violemment, sans compromis ni médiations, on pourra sortir de cette impasse. Je sais que je me répète, dans mes contributions et écrits de la prison. Ce que je cherche ce n’est pas l’originalité à tout prix, mais je répéterai jusqu’à la nausée le peu d’idées que j’ai, dans l’espoir qu’elles soient discutées.
Je suis fermement convaincu que le nœud qu’il faut défaire pour devenir plus incisifs et porter le plus de dégâts à ce système hyper-technologique, qui se tient debout grâce à deux béquilles : le capitalisme et les États, est celui de comment « s’organiser » sans nous trahir nous-mêmes, sans pour cela abandonner rien de la liberté individuelle. Mon adhésion au projet FAI-FRI en dit beaucoup ce que je pense être la route à suivre et sur ce que devrait être cette « internationale ». On pourra en parler plus tard, il s’agit d’un discours simple et compliqué au même temps, qui, comme toutes les choses vitales, en plus d’« unir », divise le mouvement, créant des tensions, des malentendus et aussi de la répression – et on est seulement au début.


Vetriolo : Les médias annoncent en fanfare l’arrivée des robots. On verra. Le rôle que la science joue dans le monde de l’exploitation est par contre clair depuis des millénaires. Comment arrêter ce monstre, maintenant qu’il menace de bouleverser pour toujours la vie sur cette planète ? Quelle perspective devrait inspirer l’action de l’internationale vis-à-vis des scientifiques ? L’action directe individuelle pourrait-elle être accompagnée par des soulèvements de masse, comme le mouvement « luddite » l’a été en son temps (par exemple de la part de gens qui s’en prennent aux robots parce qu’ils leur enlèvent le travail ou qu’ils empirent les rythmes de l’esclavage) ? Et de quelle façon vois-tu des mouvements « historiques » comme l’ELF, l’ALF et leurs semblables ?


Alfredo : C’est vrai, les médias annoncent en fanfare l’arrivée des robots. Et quand ils le font, presque toujours ils lient ce phénomène au danger du chômage ; quelque média plus fantaisiste va jusqu’à voir dans l’avènement des robots le dépassement de l’humain, une dictature des machines à laquelle ils opposent un humanitarisme générique. Cela fait des décennies qu’ils nous bassinent avec le danger d’une imminente catastrophe écologique, en proposant, dans le meilleur des cas, une technologie soutenable, écologique, et dans le pire des cas (pour les écologistes les plus « radicaux ») l’espoir dans un effondrement spontané du système. Pourquoi les médias font-ils cela ? Ils nous fournissent un grand nombre d’informations qui nous amènent, en nous tirant par la main, à des solutions factices, à un « humanitarisme générique » qui est le contrepoids d’un autre concept pareillement générique, celui de « peuple » ; ils nous suggèrent une supposée inévitabilité de la catastrophe, d’où seulement la « destinée », comme une météorite, une guerre nucléaire, l’arrivée de petits hommes verts, pourra nous sauver. De cette façon, ils minent notre volonté, nous convainquent que le possible est impossible. Ils nous laissent seulement deux « alternatives » : la fausse espérance dans une technologie à taille humaine ou la résignation dans l’inévitable, dans l’espérance que « dieu », le « destin », nous arrache au cauchemar. Qu’est-ce que l’on peut opposer à toute cette merde ? La pleine conscience de notre force, la pleine conscience de qui sont les responsables de l’exploitation, des guerres, de la catastrophe qui vient. Une seule classe détient le contrôle de la société hyper-technologique. Une seule classe jouit de ses bénéfices, aux autres les déchets, les miettes, l’exploitation. Nos ennemis ne sont pas les robots, mais ceux qui les projettent, le capitalisme et les États qui financent ces projets, des hommes et des femmes en chair et en os. Je suis sûr d’enfoncer une porte ouverte en disant qu’une « société libérée » qui utilise une hyper-technologie est une contradiction. Il faut avoir le courage de renoncer au « progrès », il faut avoir le courage de s’opposer, armes à la main, en mettant sa vie en jeu, pour arrêter ce processus auto-destructif, qui n’est pas du tout inévitable. C’est seulement l’exploitation systématique de milliards de femmes et d’hommes qui peut soutenir la modernité et aucune « utopie » étatique communiste ne peut rien y faire. Cela du moins tant que les leviers de commande seront dans les mains des humains, imparfaits ; quand la classe dominante sera obligée de déléguer (céder) le commandement (d’une « méga-machine » désormais trop complexe à gouverner) à une « super-intelligence », là ce qui nous attendra sera un « bien-être virtuel » pour tout le monde, un « bien-être infernal » sans aucune liberté, quelque chose que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi.

Mais définissons mieux ce dont on parle : même si cela peut paraître de la « science-fiction » assez fumeuse, on est en train de parler d’une « révolution » qui bouleversera la vie de toute la planète, si elle n’est pas arrêtée. Si le capitalisme est le fils aliénant et aliéné de la suprématie de la technologie sur la science, on peut facilement déduire que le produit de ce rapport est la « méga-machine » dans laquelle on vit tous au jour d’aujourd’hui. Le pas suivant sera la prise de conscience de cette « méga-machine », à travers l’I.A. (Intelligence Artificielle). Avançons pas à pas : à ce jour , les investissements dans l’I.A. dans le monde sont importants et ils grandissent d’une année à l’autre. En 2016, l’Europe a investi 3,2 milliards d’euros, on prévoit 20 milliards d’euros en 2020. Les États-Unis en ont déjà investi 18 et on en prévoit 37 en 2020. Dans le monde entier, en 2017 c’était 12 milliards, rien que pour l’étude d’algorithmes capables d’apprendre de leurs erreurs, de façon autonome. La création d’ordinateurs neuromorphiques avance. Des ordinateurs qui, au lieu d’effectuer des calculs basés sur des codes binaires (sur le modèle « allumé ou éteint ») utilisent des processeurs qui échangent des signaux comme le font nos neurones. Ils devraient atteindre des vitesses infiniment plus importantes et une taille toujours plus petite, ainsi que des modes de fonctionnement toujours plus « proches » à ceux de notre cerveau. Les retombées commerciales, bien que limitées, sont déjà présentes : voitures qui se conduisent toutes seules, dans le camp médical (pour l’analyse des dossiers médicaux, pour les radiographies, les maladies, les virus), la robotique (tous les systèmes gérés par des robots), l’automatisme dans l’industrie, l’analyse et la gestion de systèmes complexes tel la viabilité d’une métropole, les systèmes automatiques de gestion, l’analyse et la prévision du cours de la Bourse, les analyses et les prévisions dans le domaine météorologique et agricole, l’analyse de vidéos, textes et images publiés sur Internet, la gestion de la logistique.

Aujourd’hui, pour gérer cette « révolution » il y a un nombre limité de scientifiques, de techniciens hyper-spécialisés dans des pareillement peu nombreux centres éparpillés dans le monde. Ils sont tous à la portée d’une Internationale anarchiste combative, même si limitée dans ses forces. Ses meilleurs armes ? Volonté et détermination. Il suffirait de ces deux qualités pour repousser, ralentir, ce « progrès » technologique qu’on voudrait nous présenter comme inarrêtable. Nous avons encore du temps à disposition et de la marge de manœuvre, surtout parce que le « système » n’est pas encore complètement conscient du tournant qu’il est en train de prendre et que les investissements, bien qu’importants, ne sont qu’à leur début. C’est très probable que les bureaucraties étatiques, les services secrets, soient caractérisés par une certaine inefficacité, une rigidité qui leur empêchera de comprendre entièrement l’importance de certaines évolutions que, par contre, pourraient être claires à qui, comme nous, est extérieur à ces logiques et n’est pas un spécialiste. Disons que le fait d’être en dehors et contre le système pourrait nous permettre une meilleure vision d’ensemble, une meilleure élasticité mentale. Les obstacles à la compréhension d’une telle « révolution » technologique, d’un tel tournant, pourraient être particulièrement forts pour les gouvernements, pour les États et les capitalistes.

Mais en quoi au juste consisterait-elle, cette « révolution » technologique ? La révolution agricole s’est répandue à travers le monde en des milliers d’années, la révolution industrielle en des centaines, la révolution informatique en quelques décennies et elle aura son apogée, son « point de non-retour » avec celle que techniciens et scientifiques appellent « explosion d’intelligence ». Le « Human Brain Project », fondé en 2005, espère récréer un cerveau humain au bout de 20 ans. A partir de ce moment-là se déclenchera la prétendue « explosion », le passage d’une intelligence humaine à une super-intelligence (sur-humaine). Les scientifiques maintiennent que, une fois que l’I.A. aura atteint les capacité de l’intellect humain, en très peu de temps (peut-être en quelques mois) se déclenchera l’ « explosion d’intelligence », qui consistera en une croissance exponentielle et incontrôlée des capacités de l’intelligence artificielle. A partir de ce moment-là, le risque de perdre le contrôle de notre destin deviendra très élevé ; pour le bonheur des transhumanistes, l’homo sapiens se transformera en quelque chose d’autre, quelque chose de sombre, un avortement de la nature, un cancer pour cette planète, encore plus que ce qu’on est déjà. Heureusement pour nous, les scientifiques sont par nature trop souvent « optimistes » quant aux temps et « fantaisistes » dans les projets. Nous pouvons avoir de la confiance dans notre capacité de contrer, voire renverser, ce processus. Cela dépend de nous, de notre lucidité, des forces qu’on mettra à l’œuvre, des armes qu’on mettra en jeu. Je crois que la chose importante est de ne pas se laisser saisir par le catastrophisme, qui, loin de nous renforcer, nous amène à la résignation face à l’inévitable.

Pour avoir une idée plus précise du saut technologique que la « modernité », par le biais de la super-intelligence, nous promet, essayons de lire quelques définitions que les techniciens donnent de celle-ci : « tout intellect qui dépasse de beaucoup les prestations cognitives des êtres humains dans presque tous les domaines d’intérêt » ; une machine hyper-intelligente est « une machine qui peut aisément dépasser toutes les activités intellectuelles de n’importe quel être humain, si intelligent qu’il soit ». La super-intelligence, selon ceux qui y travaillent, sera la panacée de tous les maux, la lampe d’Aladin qui trouvera une solution à tous nos problèmes d’énergie, de pollution, les problèmes économiques, qui trouvera les soins pour toutes les maladies, qui nous promet, si ce n’est l’immortalité, la non-mortalité. Mais les scientifiques et techniciens eux-mêmes, qui divaguent à propos de ce progrès à venir (et qui, évidemment, serviront les intérêts de la seule classe des « inclus »), en sont terrorisés et voient leur avènement comme extrêmement dangereux, à un point qu’ en comparaison les dangers de l’âge atomique, d’une guerre nucléaire, font sourire.

Scientifiques et techniciens qui, tout en étant encore très loin de l’atteindre, étudient désespérément des possibles entraves, des réalités virtuelles où limiter, tromper, enfermer cette « super-intelligence », une fois qu’on l’aura atteinte. Peurs et espoirs, la loi de la science nous condamne au « progrès », à avancer coûte que coûte, même au dépens de la survie de notre espèce. Mais quelle condamnation peut être pire, pour un.e esclave, qu’une non-mortalité qui rallonge l’agonie d’une vie sans liberté ? Nous, les anarchistes, on a toujours été sensibles à ces « problèmes », puisque, en ces dernières années, rien n’a autant mis en doute nos libertés que la « modernité » et la technologie.

Par le passé, on ne s’est certes pas limité aux analyses sociologiques sur technique et technologie. Celles/ceux parmi nous qui sont plus porté.e.s sur l’action, ces anarchistes qui ont appliqué l’action directe destructive, à travers l’informalité et les groupes d’affinité, ont déployé tout un attirail théorique et pratique à propos des points sensibles et périphériques à frapper : fibre optique, câbles électriques, pylônes… La tendance a été celle de se déplacer du centre vers la périphérie du système, où les contrôles sont moindres, où l’interruption des flux vitaux, avec des moyens reproductibles (feu, pinces coupantes…), pourrait provoquer de gros dégâts ; en ces derniers temps on parle beaucoup d’interrompre les flux de marchandises. Cette tendance, aujourd’hui hégémonique parmi les insurrectionnalistes, a son origine (à mon avis) dans l’opposition de l’anarchisme d’action au « luttarmatisme » en mode Brigades Rouges, à la fin des années 70, quand le « mot d’ordre » pour les anarchistes a été que l’État n’avait pas un cœur, un centre. Cela pendant que les BR maintenaient la nécessité de frapper « le cœur de l’État », dans ses hommes les plus importants. Plusieurs décennies sont passées, tout a changé, mais cette « formule », qui à l’époque avait une signification forte, s’est transformée en un « refrain », en un « dogme » qui est resté inchangé, tout en perdant de plus en plus de sa signification et en charriant des esprits bornés, intransigeants, justifiant des peurs jamais explicitées. Cette méthodologie, du moins dans le pays où je vis, s’est réduite à un refus (jamais admis, mais pratiqué de facto) de frapper les personnes, les responsables directes des crasses du système. Pour beaucoup d’anarchistes, il n’y a que le « sabotage » et l’action destructive (frapper et détruire des choses). Dans le milieu « écologiste » aussi, cette pratique est presque l’unique possibilité, avec de très peu nombreuses, mais importantes, exceptions, comme par exemple Kaczynski. Cette tendance à exclure les actions violentes contre des personnes appartient aussi (avec quelques rare exception, en leur sein) à l’Animal Liberation Front et à l’Earth Liberation Front.

Des « organisations », celles qui sont, sous d’autres aspects, un exemple important (parce que concret) de comment on peut s’organiser de manière destructurée. Il s’agit, comme on dit, de « l’organisation qui n’a pas et ne veut pas d’organisation ». C’est indéniable, à mon avis, leur influence sur la pratique de la FAI-FRI ; que l’on pense seulement à la communication à travers les actions et à leurs campagnes internationales. J’espère qu’on trouvera le temps d’en discuter de façon plus approfondie… Ici en Italie, ces dernières années il n’y a eu que quelques actions de la FAI qui sont allées à contre-courant. Les « colis piégés » tant dénigrés, une vieille pratique qui, quoi qu’on en dise, fait partie de la « tradition » anarchiste. Pour faire quelques exemples, qu’on pense seulement aux ainsi-dits « galleanistes » en Amérique [les anarchistes, presque tous des immigré.e.s italien.ne.s, établi.e.s dans le New England, qui tournaient autour du journal Cronaca Sovversiva, dont le rédacteur principal était Luigi Galleani ; NdAtt.], ou bien aux malles bourrées d’explosif envoyées par les anarchistes réfugié.e.s en France aux principaux journaux italiens, pendant la dictature fasciste. Comme je l’ai déjà dit par le passé, la déformation de la mémoire historique, l’épuration des faits qui dérangent, n’est pas une pratique qui appartient exclusivement aux staliniens, nous anarchistes aussi, en faisons autant, souvent de façon inconsciente.

Tu parles du mouvement luddite ; trop souvent ce mouvement est présenté, par les anarchistes mais pas que, comme pratiquant exclusivement le « sabotage », en effaçant une partie de cette histoire, celle peu digeste pour une certaine vision de l’action. Dans l’attirail des luddites il y avait aussi l’homicide : ils ne se limitaient pas seulement à la destruction des métiers à tisser. En 1812, William Horsfall, propriétaire d’une usine textile, a été tué à coups de fusil dans un guet-apens ; quelques jours auparavant il avait promis à ses ouvriers qu’il aurait étouffé toute révolte et que le sang des luddites serait arrivé jusqu’au niveau de la selle de son cheval. C’est lui qui est mort, c’est son sang à lui qui a coulé. Pour ce geste de révolte, trois luddites ont été pendus. Cela n’a pas été un cas isolé, mais quand on lit les justes éloges du luddisme, on ne voit presque jamais citer cet épisode. Pourquoi ? Est-ce que le « sabotage » est plus subversif, plus dangereux pour le système que l’élimination physique d’un patron ? Certes, aujourd’hui cela comporte une plus forte réaction de la part du système, une répression plus forte. Mais la « peur » n’est jamais un bon conseiller, elle nous fait perdre en rationalité, en sens de la réalité. Peut-être que les gros bouquins, les dissertations sociologiques sans fin que beaucoup d’anarchistes font à propos du terme « terrorisme », sur combien ce mot peut nous « isoler » et qu’il serait le produit unique du pouvoir, sont dues au sentiment de perte de la réalité. Le terrorisme est une pratique que les anarchistes (comme presque tous les mouvements révolutionnaires et populaires) ont toujours utilisé. Je n’arrêterai pas de la dire, même si c’est malpoli et ça apporte de la répression, parce que je crois que l’honnêteté intellectuelle et la cohérence sont étroitement liés et pour être crédibles et donc efficaces dans nos actions il faut être honnêtes avec soi-même et avec les autres, non pas raisonner selon ce qui est plus rentable dans l’immédiat, mais en perspective. Le terrorisme, conçu comme la pratique de répandre la terreur parmi la classe dominante, comme l’a fait Emile Henry, comme l’ont fait les algériens en frappant les bars français (les exemples sont infinis), même s’il peut être douteux sur le plan « moral », n’a jamais isolé ceux qui le pratiquaient et l’histoire nous le dit. Le terrorisme qui va du bas vers le haut a toutes les raisons du monde. Pardonnez-moi si je sors du sujet, mais certaines choses, mêmes si gênantes, il fallait que les dise.



Deuxième partie



Vetriolo : Si on analyse l’histoire du mouvement des exploités, des pauvres, des opprimés et des prolétaires, on voit que les idées anarchistes naissent, se nourrissent et se développent dans de tels milieux. D’ailleurs, c’est de là que vient aussi la plupart des anarchistes (il y a évidemment des exceptions). Ces idées ont germé surtout pendant la naissance et le développement du capitalisme industriel (plus ou moins du début du XIXème siècle aux années 70 du XXème). En effet, jusqu’à il y a 40 ans, les organisations des exploités et des travailleurs étaient surtout des organisations de masse et les groupes anarchistes (et les individus qui les composent) sont le fruit de cette époque de l’histoire. Avec l’avènement de la restructuration capitaliste des années 80, qui a été suivie par un changement radical dans le monde du travail, l’action et l’organisation anarchistes aussi se modifient ; aux organisations de synthèse (ou de masse) s’opposent des structures moins rigides, fondées sur l’affinité et l’informalité. La nouvelle restructuration technologique, fondée principalement sur la robotique, apportera évidemment d’autres changements radicaux (chômage de masse) et les nouveaux prolétaires seront probablement employés dans le déplacement des marchandises. Dans un tel contexte, où la pauvreté des prolétaires et la richesse des exploiteurs augmenteront (en plus, évidemment, de l’exploitation des humains, des animaux et de la terre), est-ce que ça a encore du sens de parler de lutte des classes  ? Est-ce qu’il y a encore de la marge pour pouvoir impliquer les exploités, les prolétaires, les exclus dans la lutte pour la destruction de cette civilisation techno-industrielle ? Est-ce qu’on ne devrait peut-être pas expérimenter autre chose ou renouveler les modalités d’organisation de la lutte ?


Alfredo : Cette question a un fondement logique, parce qu’elle fait dépendre la méthode organisationnelle des conditions externes. Mais, pour nous anarchistes, cela n’est pas si simple, linéaire et logique que ça, parce qu’étant donné que nous ne sommes pas des « politiciens », dans notre cas ce sont « les moyens qui justifient les fins » et pas le contraire. Par conséquent, les restructurations du capitalisme ne doivent pas changer notre manière de « s’organiser », parce que notre anarchie vit dans les moyens que nous utilisons. Notre chance est que la pratique anarchiste de l’informalité et des groupes d’affinité n’a jamais été plus adaptée à la réalité qu’aujourd’hui. Ironiquement, ce n’est pas nous qui nous sommes adapté.e.s à la réalité, mais la réalité qui s’est adaptée à nous. La réalité a couru vers nous, ce qui a amené nos pratiques à devenir extrêmement efficaces : avec le temps, elles sont devenues parfaites pour mettre à bas un système complexe et chaotique tel que celui où nous sommes obligé.e.s de survivre aujourd’hui. Seule une pratique simple, extrêmement reproductible et chaotique, insaisissable et capable de s’adapter, tel que l’« informalité » et les « groupes d’affinité », peut y arriver. Ces façons de « s’ organiser » ne sont pas une adaptation à la « restructuration capitaliste » des années 80 : depuis l’époque de Cafiero et de sa « propagande par le fait », elles ont toujours été à la base de l’action anarchiste, à un tel point qu’elles caractérisent même nos organisations de synthèse. Au sein de toute organisation de synthèse anarchiste qui assumait une position révolutionnaire il y avait, en effet, des groupes d’affinité qui agissaient de façon informelle, souvent en traçant le chemin à suivre et faisant vivre l’action.

De plus, c’est absurde de penser que la lutte des classes est finie, on y est plongés jusqu’au cou ; simplement, à différence d’hier encore, la barbarie progressive provoquée par l’isolement technologique (qui touche chacun.e de nous) nous prive d’une perception du phénomène dans son ensemble. Cette barbarie comporte un retour à des formes primordiales, sauvages (donc plus pures) de confit de classe. Les acteurs de la médiation, « syndicats » et « partis », ont disparu. Dans la partie du monde la plus « avancée » technologiquement, le sujet social qui caractérisait à une époque donnée la classe des opprimés, le « prolétariat », a été remplacé par une classe indéfinie et diversifiée qui n’a aucune conscience de soi. Dans le même temps, la haine et la rage se sont accumulées et ont saturé l’air, la rendant irrespirable et prête à l’explosion, à la première étincelle assez puissante. Le pouvoir le sait bien, lui qui, même s’il a en main des cartes moins bonnes que les nôtres, les joue bien, en alimentant des conflits entre pauvres. Mais il s’agit là seulement de palliatifs, dont l’efficacité prendra bientôt fin. Les syndicats et les partis de gauche ne fonctionnent plus. Leur rôle de pompiers a été remplacé par des armes de distraction de masse comme les racismes et les patriotismes. Mais combien de temps cela pourra encore durer ? La stratégie d’opposer les pauvres entre eux est essoufflée, son temps est compté.

L’appauvrissement généralisé, dû à la vague technologique, ainsi que le chômage qui s’en suivra, va désamorcer les racismes et les patriotismes, mais seulement si on saura bien jouer. Pendant le temps qu’il lui faut pour s’organiser et pour garantir à tout le monde un « revenu minimum » [« reddito di cittadinanza », un peu comme comme le RSA en France, mesure phare du Mouvement 5 étoiles, aujourd’hui au gouvernement en Italie ; NdAtt.] (un vrai et pas une arnaque comme celui du parti des 5 étoiles), le système sera exposé presque sans défenses à nos attaques. Pendant ce laps de temps, la haine atteindra son maximum et peut-être que ça sera l’occasion que dans ce pays malheureux la rage s’adresse aux les véritables responsables de la misère : État et patrons.

De plus, l’engouement populaire pour le souverainisme est en train d’affaiblir la démocratie parlementaire : il en sape les fondements. Cette sorte de « populisme » produit des poussées contrastantes et irrationnelles, difficiles à gérer même par ceux qui les ont déclenchées. Au jour d’aujourd’hui, notre action peut vraiment ouvrir une brèche. Il nous faut des idées claires, de l’assurance et de la persévérance, pour faire changer de camps à la haine, pour ouvrir les yeux des exploité.e.s. Volonté et détermination peuvent ramener en arrière l’horloge de l’histoire, nous faire recommencer par là où on a commencé à perdre ces deux qualités irremplaçables. Il y a un siècle, les anarchistes ont été écrasé.e.s par la force d’un « communisme » autoritaire qui nous a empoisonné avec ses fruits, « social-démocratie » et « dictature du prolétariat », qui ont mené, à cause de leur brutalité, au déclin du « mythe » de la révolution sociale avec ses « lendemain qui chantent » et de l’anarchie en tant que perspective concrète de libération totale. Nous, les anarchistes, on a maintenu, dans notre « modernité », de ne plus avoir besoin de « mythes », mais de cette façon on a assassiné l’utopie, l’arme la plus grande qu’on avait dans nos mains pour subvertir ce monde. Le long de notre histoire, on a trop parié sur la rationalité, la science, en délaissant les instincts de révolte, les sentiments, les passions qui sont à la base de l’humain.

On a perdu de vue la « possibilité d’y arriver » et cela nous a rendu lâches, au point de ne plus savoir reconnaître la grandeur de l’acte d’un frère à nous, Mikhail Zhlobitsky, qui s’est fait exploser dans le siège d’Arkhangelsk du FSB, pour venger ses compagnons et compagnonnes torturé.e.s par les flics russes. Une incalculable contribution à la lutte, qu’un certain anarchisme qui se voit supérieur taxe cyniquement de martyre, de culte du sacrifice. Cependant, cela n’empêche pas que la propagande par le fait de ce très jeune compagnon a aujourd’hui la valeur fondamentale d’une anarchie vivante, prête à tout mettre en jeu pour libérer ce monde. Les choses changent rapidement, les anarchistes sont en train de se réveiller de leur léthargie. On assiste, dans le milieu anarchiste, à des phénomènes inimaginables il y a quelques années encore, comme la diffusion du communisme anarchiste dans un pays comme le Bangladesh, où le rôle de la classe ouvrière reste important. (Au passage, il est trop tôt pour parler de la fin de la classe ouvrière : pendant longtemps encore, dans le sud du monde, la main-d’œuvre humaine sera moins chère que des robots) On assiste au passage des faillites tragiques du communisme d’État aux beaux espoirs du communisme anarchiste. Une partie importante d’un peuple entier, les kurdes, semble avoir adopté une espèce de « socialisme libertaire », écologiste et féministe.

Plus proches de ma sensibilité, pour ce qui est de la pratique anarchiste, la tendance informelle agit en « s’organisant » à travers le monde avec des campagnes internationales lancées par des groupes affinitaire, en frappant ici et là, en tache de léopard, de façon chaotique et nihiliste. Il y a de l’électricité dans l’air, je peux sentir cette tension même depuis ma cellule. Je suis convaincu que nous sommes en train d’aller vers une « grande tempête » et qu’on ne peut se permettre d’écarter aucune hypothèse de lutte. On ne peut pas non plus renoncer à la violence, dans toutes ses nuances et graduations. Nous sommes relativement peu nombreux.ses, les temps à notre disposition est limité, il nous faut bien jouer nos cartes, en laissant de côté les faux moralismes et les hésitations. Si on veut avoir au moins une possibilité, nous devons devenir porteurs d’une vision plus ouverte de la lutte, sans gaspiller des énergies précieuses en se marchant sur les pieds les un.e.s les autres.

Tu me demandes si on ne devrait pas expérimenter ou renouveler des formes d’organisation dans la lutte, je crois que ça serait plus que suffisant que chacun.e concrétise sa propre projectualité avec conviction, ténacité, cohérence. Que ce soit dans une perspective sociale ou antisociale, à travers l’organisation informelle ou spécifique de synthèse ou encore individuellement, à mon avis le seul critère pour ne pas être un instrument dans les mains des réformistes c’est la violence insurrectionnelle. Il faut commencer à la pratiquer tout de suite, maintenant, chacun avec l’intensité nécessaire à sa projectualité. Une stratégie qui n’inclut pas l’affrontement direct, armé, avec le pouvoir, est destinée à être récupérée, à la faillite, à la défaite. Cette récupération a beaucoup de noms et de justifications : « gradualisme », « post-anarchisme »… dernièrement Negri et Hardt en ont accouché un autre, en théorisant un « réformisme antagoniste ». Toujours les mêmes sirènes qui justifient nos peurs, qui alimentent notre résignation, en rendant un grand service au pouvoir. A partir de ma perspective « violente », je te dis que pour éviter toute forme de récupération, il suffirait d’agir en tant qu’anarchistes. Il y a infiniment de choses horribles qui poussent à crier vengeance, il faut démontrer par l’action que l’empereur est nu, que le patron peut et doit saigner. Frapper et bien viser, en bonne compagnie ou seul.e.s. Si on veut que notre discours devienne « subversion sociale », il nous faut être « reconnaissables » et « crédibles », à nouveau.

On peut être « reconnaissables » à travers la dangereuse, claire et directe pratique d’actions revendiquées, avec ou sans acronymes. Ou bien par ces actions anonymes qui sont immédiatement reconnaissables par les objectifs qu’elles frappent ou par leur modus operandi. Claires et directes comme peut l’être le bloc anarchiste dans une manifestation, s’affrontant avec le service d’ordre ; comme un blocage, une barricade en flammes qui porte la guérilla dans la métropole. Un A cerclé tracé à côté d’une caserne en flammes parle clairement autant qu’une revendication. Si notre but est celui de la « subversion sociale », il est prioritaire de communiquer avec d’autres opprimé.e.s, de façon à ce que tou.te.s comprennent qui nous sommes et ce que nous voulons. Nos moyens de communication : journaux, livres, sites internet… ne suffisent pas. Ils sont importants pour l’approfondissement, l’amélioration de notre vision du monde, l’affinement de l’analyse, pour la connaissance et par conséquent pour le développement de nos pratiques, mais ils n’arrivent pas à ébranler le mur de silence que le pouvoir a dressé en défense à la « démocratie totalitaire ». Un silence, celui de la démocratie, qui est en réalité un bruit assourdissant, formé d’un nombre infini d’opinions qui s’annulent réciproquement. Seules les actions destructives arrivent à créer une brèche dans ce bavardage et, à travers celles-ci, nos mots acquièrent une valeur réelle et réussissent à arriver avec force et clarté. La télévision, les journaux, les radios, les sites internet sont obligés d’en parler, en faisant arriver notre message fort et clair aussi à ceux qui n’ont jamais pensé à mettre en discussion l’existant. On parle de faits et de mots qui arrivent à des millions de femmes et d’hommes. Ce n’est pas absurde de penser que certain.e.s d’entre eux/elles puissent de cette façon acquérir une conscience et devenir notre complice. Cela suffirait pour nous donner une possibilité en plus.
La « crédibilité » est donnée, par contre, par la cohérence entre pensée et action. Ceux/celles qui se rapprochent des anarchistes doivent percevoir clairement notre refus de tout chef, de toute hiérarchie et de tout sexisme. Celles/ceux qui s’approchent de nos pratiques doivent savoir avec certitude qu’on n’acceptera jamais des compromis avec le pouvoir et que personne ne sera laissé seul.e face à la répression. La « crédibilité » s’acquiert aussi avec le courage et la cohérence qu’on démontre individuellement quand les choses vont mal. Quand on est arrêté.e.s, ne pas reculer d’un pas, même si cela veut dire rester isolés et écrasés par une répression implacable. Mais elle consiste surtout dans la confiance que l’on acquiert sur le terrain. Ceux/celles qui se joignent aux anarchistes doivent avoir la certitude qu’on ne trahira jamais la parole donnée et que, coûte qui coûte. Soit on atteindra les objectifs qu’on s’est données, soit on tombera en essayant de les atteindre.
La « reconnaissance » et la « crédibilité » vont nous coûter des larmes et du sang, et on pourra les atteindre seulement par une persévérance acharnée. Ceux qui s’emplissent la bouche de « guerre sociale » doivent nécessairement y participer, ou s’y préparer. Seulement de cette façon, par « étapes » successives, on sera à nouveau « flot, multitude, foule, marée ». Le moment est venu de faire renaître l’ « anarchie vengeresse », de recommencer à faire peur. Même si cela peut paraître difficile, il faut arriver à faire aller ensemble la suggestion du « mythe » et la réflexion de la « projectualité ». Seulement de cette façon la « révolution » sera à nouveau une perspective réelle pour des millions d’exploité.e.s, en perdant sa connotation d’ « attente des temps mûrs » qui le rend à mes yeux un mot creux, ennemi. Par la révolte individuelle, chacun.e de nous, en groupe ou seul.e.s, un pas à la fois, une attaque à la fois, nous donnerons une nouvelle vie à l’idée de révolution, lui rendant un sens concret, anarchiste.


Vetriolo : Dans l’histoire, les anarchistes sont « intervenus dans le social », comme on dirait aujourd’hui, avec des idées claires et des actions nécessairement violentes, dans des cadres et des contextes différents. Depuis toujours, ils ont inspiré la crainte, la terreur et la préoccupation aux classes privilégiées et à toute autorité, tout gouvernement ou institution, ainsi que, naturellement, aux courants politiques révolutionnaires autoritaires. Au jour d’aujourd’hui, par rapport au niveau de violence que le capitalisme emploie dans la guerre permanente et dans la société techno-industrielle, la réponse rebelle devrait certainement être plus forte que ce qu’elle est. Cependant, on trouve d’un côté, dans la société, des luttes citoyennistes qui démarrent déjà avec une orientation politique et aussi des secteurs du milieu subversif qui pratiquent des logiques de récupération du conflit social, telles que la participation aux élections, la négociation avec les institutions, la régularisation des squats, les dérives autoritaires, les grèves pacifiques, en devenant un bon point d’appui pour le système. De l’autre côté, il y a aussi un mouvement d’opposition radicale et de solidarité qui est vivant, même si, ces dernières années, il y a eu un déclin et une baisse de la conflictualité, même de la part des anarchistes. Ce qui est le plus préoccupant, et dont personne n’est exempt, ce sont l’égarement et l’impréparation qui reviennent, malgré des moments et des opportunités intéressants dans certains contextes de lutte. Des expressions comme « intervention dans le social » ou « lutte réelle » sont devenues des jeux sémantiques, des mots utiles, parfois, pour justifier une politique d’alternativisme, une parmi les autres. Est-ce que, selon toi, ça ne devrait pas être intéressant pour des anarchistes, des révolutionnaires, de porter et de pousser vers un niveau d’affrontement et de conflictualité contre l’État, contre la propriété privée, avec des moyens et des pratiques violentes, au lieu de chercher des issues stratégiques-politiques de négociation avec la société civile légaliste et institutionnelle ?


Alfredo : Je ne peux qu’être d’accord avec toi et répondre « oui » à ta question. Je vais plus loin, en disant que le premier mur en défense du système est bâti précisément par ces logiques de récupération… ces « issues stratégico-politiques de négociation », comme tu les appelles. Le fait d’accepter ces logiques, maintenant que ce mur est en train de se fêler, c’est plus que jamais suicidaire, mais malgré tout même aujourd’hui, dans cette période de crise du système, trop d’« anarchistes et révolutionnaires » tombent dans le piège sans s’en apercevoir. Chaque fois qu’on évite l’affrontement dans la rue parce que lors d’une assemblée on a décidé de faire une manifestation « communicative ». Chaque fois que, pendant un piquet de grève, on obéit aux décisions des représentantes « de la base », en évitant l’affrontement violent, « suicidaire », avec les flics. Chaque fois que, pour garder son squat ou « centre social » on négocie, en allant vers la pacification, ce mur se renforce. A la base de ce renforcement il y a le renvoi perpétuel de l’affrontement violent et armé contre le système. Il faudrait trouver le courage d’aller à l’encontre de la majorité de nos compas eux/elles mêmes, en assumant la responsabilité d’élever le niveau de l’affrontement. Seul l’impétuosité rageuse de l’initiative individuelle, en dépassant la « rationalité » des assemblées, peut nous donner cette force, nous faire dépasser incertitudes et peurs. Mais force et courage ne suffisent pas, il nous faut aussi une certaine lucidité. Malgré les opportunités que l’époque nous offre, on n’arrive pas à profiter des occasions qui se présentent à nous. Nos efforts se dispersent, on est en première ligne dans chaque conflit, chaque combat de rue, souvent c’est nous, avec notre détermination et notre initiative, qui renforçons les « mouvements », mais les fruits sont cueillis par d’autres. Notre message paraît flou, il n’arrive pas à prendre son envol. Toujours plus, c’est l’action des anarchistes qui rend visible et renforce ces mouvements, mais après ? C’est comme si quelque chose manquait et ce quelque chose c’est à mon avis, des actions armées qui devraient, de manière lucide et assidue, s’ajouter, aussi dans des moments et des endroits différents, aux différentes luttes, en donnant davantage d’élan à notre message, à notre lutte dans la rue.

Il me faut maintenant clarifier un point fondamental pour moi. Je ne mets pas sur des niveaux qualitativement différents la lutte fièrement individuelle, on pourrait dire « nihiliste », « anti-sociale », qui a en soi sa propre finalité, le « frapper parce que c’est simple et beau de s’affronter avec le pouvoir » et la lutte révolutionnaire de la « subversion sociale ». Cela parce que, de facto, ces perspectives sont toutes les deux profondément « anti-sociales » : les deux doivent forcement se heurter à la « société ». Notre conflit contre le « système » s’oppose toujours à la « civilisation », puisque celle-ci est née autour du système, pour le défendre, elle en fait partie. Par conséquent, notre lutte ne peut qu’être contre cette « société », façonnée en défense d’une « civilisation » qui nous entraîne sur le bord de l’abîme.

Nous les anarchistes, on doit ouvrir des contradictions, créer des conflits. On peut dire qu’on est né pour faire cela, on est né pour nous opposer, de manière acharnée, à la transformation de l’humanité en un « monstre ». Contrairement à ce que disaient les situationnistes, aujourd’hui la « valeur » est dans la « destruction », non pas dans la « révolte qui sera transformée en projet ». Nous n’avons rien à construire, ce ne sera pas nous, et probablement nos enfants non plus, qui construirons la société libérée, on doit se contenter d’y « tendre ». La volonté de destruction doit suffire à elle-même, elle ne doit pas se faire créatrice. Ce « nihilisme » sera notre force, notre seul « projet ». Cela devrait tourner autour du comment s’organiser ou pas s’organiser afin de faire le plus de dégâts possible. Tu pourras me répondre qu’aujourd’hui le monde est plein de volonté de destruction, de guerres, conflits, violences, cependant elles sont toutes créatrices de « nouvel » ordre, elles renforcent le « système ». L’intensité de nos « violences », nos « guérillas », notre « terrorisme » n’est rien à côté, mais même si elles peuvent paraître insignifiantes, elles nous offrent, pas dans le futur, mais tout de suite, concrètement, la satisfaction de deux besoins incontournables pour l’être humain : la liberté et le bonheur. Debord disait qu’il faut « faire le désordre sans l’aimer », au contraire je pense qu’il faut l’aimer, l’aimer profondément. Nous autres anarchistes, ce « désordre » on l’a en nous. Pour nous, il ne devrait pas être un médicament amer à avaler en vitesse, mais un doux miel à goûter avec lenteur et plaisir. Dans ce plaisir il y a la mort du « martyre », du « sacrifice ». Martyre et sacrifice dont on est stupidement accusés chaque fois qu’un.e de nous est emprisonné.e ou tué.e. Pour moi, cela ne changerait rien si la situation n’était pas (comme elle est aujourd’hui, à mon avis) favorable à l’action, réceptive à notre intervention. J’agirais de toute manière de la même façon, en continuant à frapper de la même manière, sans hésitations, parce que c’est dans notre nature de lutter, peu importe la situation sociale dans laquelle on se retrouve à vivre. Ceci dit, il est absurde de penser que notre action (même si individuelle ou « détachée » de la situation sociale) n’influence pas la société dans laquelle de toute manière nous nous trouvons. Dans notre attitude d’« ignorer » ou de « dépasser » la situation sociale, il n’y a pas un refus de la réalité, puisque nous sommes un produit de la réalité. L’utopie anarchiste est la fin « ultime » que les opprimé.e.s se sont donné, la plus grande expression de leur lutte contre le capitalisme. Un objectif à atteindre tout de suite pour les anarchistes, une fin à « atteindre » dans un « lointain futur » pour les communistes. L’anarchie a été l’espoir qui a aidé les opprimé.es dans leur combat sanguinaire contre le capitalisme. Nos idées sont le fruit du refus du capitalisme de la part du prolétariat, ce n’est pas une philosophie abstraite, mais le produit d’une classe qui voulait « renverser » le monde. Puis, avec le temps, les choses sont devenues plus compliquées… l’enjeu est devenu plus grand, la cupidité et la soif de pouvoir d’une classe mettent aujourd’hui en danger même la survie sur la planète. On doit aujourd’hui prendre acte du fait que le « capitalisme » met en danger la vie de tout le monde, c’est désormais une question de vie ou de mort. Le « capitalisme » est, entre autre, le système d’assujettissement à travers lequel la méga-machine se nourrit. Seulement son efficacité dans l’exploitation de milliards de femmes et d’hommes peut nourrir la technologie, jusqu’au grand « saut », jusqu’à son « sevrage », quand le « capitalisme » lui-même ne sera plus nécessaire, parce que l’humanité ne sera plus le moteur de rien du tout et elle sera soit « transformée en un monstre » (elle deviendra quelque chose d’autre qu’elle-même), soit simplement menée à son extinction. Il est très important de commencer à raisonner dès maintenant comme si le système « techno-industriel » était un organisme unique, vivant, étant donné que sa complexité tend toute entière vers un seul but : la recherche de ressources pour se développer, pour évoluer. Les êtres humains qui lui ont donné la vie (scientifiques, techniques, physiques…), lui ont transmis les lois de la vie, de toute vie : la survie à tout prix et la recherche d’espaces vitaux, d’alimentation, d’énergie ; comme toute organisation complexe, ce système tend à survivre au delà de lui-même, à dominer et incorporer tout ce qui l’entoure. Il faut abattre le « capitalisme » dans toutes ses déclinaisons, de façon qu’il n’y ait plus d’aliment pour nourrir cette « machine » infernale d’exploitation et d’oppression, avant qu’elle nous tue, avant qu’elle arrive à se « sevrer », qu’elle s’affranchisse de l’humain. Il faut que tout s’écroule si on veut avoir un futur digne de ce nom.

Pour revenir à ce qu’on disait, tu parlais de « lutte réelle » et d’« intervention dans le social », des expressions qui sont devenues de plus en plus des justifications pour la négociation. A mon avis, ces deux concepts ont commencé à perdre en consistance quand on a commencé à séparer, d’un point de vue « rationnel », le « mouvement réel » (la lutte des opprimé.e.s) et le mouvement anarchiste spécifique (les anarchistes). A partir de là, le simple fait de poser cette distinction nous a rendu « quelque chose d’autre » ; absurdement, cette logique nous a rendu une « avant-garde », nous a privé du sens du concret, nous poussant à poursuivre une abstraction, le « peuple ».

L’obsession de ne pas aller trop loin, par peur de ne pas être compris.e.s (suivi.e.s) par « les gens » nous a paradoxalement retenu.e.s et nous a transformé.e.s en une minuscule « minorité agissante », de fait en une avant-garde qui sent la poisse. Quel révolté se pose la question de savoir s’il est suivi par autrui ? Il agit de la manière qui lui convient le plus à un moment donné, motivé par la justesse de son action, par la rage, par la passion. Il prend acte du danger qu’il court dans ce moment-là, il prend ses décisions, mais il ne se pose certainement pas la question si le « peuple » le comprend ou pas. Il se sent peuple, il est peuple. Nous, les anarchistes, nous devons simplement agir de la même façon, on arrive pas de la Lune, nous sommes des opprimé.e.s comme les autres, on ne doit pas se retenir, mais foncer, nous laisser pousser par la rage, par la passion, à la place de faire un petit pas à la fois. C’est inutile de se rendre invisibles, de se fondre dans la « masse », cela ne nous rend pas plus « peuple », mais au contraire nous affaiblit, en permettant à n’importe quelle force, même réactionnaire, de récupérer la révolte. Nous devons parler à tous et toutes avec l’exemple, en tant qu’anarchistes, avec sincérité et honnêteté. La « politique », avec ses stratégies de compromis et ses ruses nous coupe les jambes et repousse la « révolution ». Je vais faire un exemple concret. La révolte des Gilets jaunes en France. Les anarchistes devraient monter, ce qu’ils/elles ont fait en partie, qu’elles/ils sont en première ligne lors des affrontements de rue, par exemple avec des tags sur les murs à côté des vitrines brisées ou des ministères pris pour cible, mais elles/ils devraient aussi aller plus loin, en rajoutant aux affrontements dans la rue aussi des attaques ciblées contre des personnes et des structures du gouvernement ou des fascistes et des récupérateurs qui disent appuyer le mouvement. On se trouve face à une spirale morbide : d’un côté un mouvement anarchiste qui, même sans le vouloir, et justement à cause de cela, devient « avant-garde », de l’autre côté le « mouvement réel » (la révolte des opprimés). Il faut dépasser cette dichotomie, chaque fois que le mouvement anarchiste et le mouvement réel se sont combinés, tout a été possible. Chaque fois que la « révolution » est devenue anarchiste, le mythe, la passion, le courage, la fascination ont eu le dessus. Cela veut bien dire quelque chose, non ? Chaque idée nouvelle s’impose sur la réalité par la fascination, le mythe. On peut les refuser, en perdant des possibilités, mais on ne peut pas les remplacer avec la froide rationalité et le cynisme de la « politique » de ceux qui n’ont jamais l’envie de lancer leurs cœurs au-delà de l’obstacle. La peur obsessionnelle qu’on a, en tant qu’anarchistes, de devenir une « avant-garde » cache souvent la peur d’assumer ses responsabilités, de mettre en jeu sa vie. Je reste optimiste malgré tout, parce que je suis convaincu que l’anarchie à beaucoup plus à voir avec l’alchimie qu’avec la science : elle est avant tout instinct, passion, fascination, mythe et amour pour la liberté.












Troisième partie


Vetriolo : Dans des écrits récents, tu as voulu ouvrir un débat à propos des groupes d’actions et des groupes affinitaires, d’individus qui agissent seuls, des revendications, des façons de s’organiser informellement entre anarchistes et de la propagande par l’action directe. Les expériences qui arrivent jusqu’à nos jours sont diverses, nombreuses et hétérogènes, dans les différentes tensions de l’anarchisme. Nous ne pensons pas que l’anarchisme d’action se trouve face à une indisponibilité ou une impossibilité vis-à-vis du contexte historique actuel. Les anarchistes, de différentes façons et à toute époque, ont toujours agi « maintenant et ici ». Nous voudrions te demander, à la lumière de ces expériences et manières différentes d’agir et de s’organiser de façon horizontale et anti-autoritaire : pourrait-on dire qu’il y a, notamment en Italie, un préjudice idéologique en ce qui concerne « l’organisation informelle », « les groupes anarchistes », « la revendication » ? De même, le débat, qui s’est souvent enlisé dans des jeux de mots creux, loin de pouvoir confirmer une validité absolue ou des résultats théorico-pratiques pour « la reproductibilité, l’informalité, l’anonymat », est-il, dans le contexte italien, conditionné par des calculs de méthode, fonctionnels et productifs a priori, dans une logique déformée de « factions » ?


Alfredo : Le préjugé « idéologique » par rapport à l’organisation informelle n’est pas une nouveauté, ici chez nous. Même s’il est indubitable que certaines concrétisations de la pratique informelle sont plus acceptables que d’autres, de la part de l’anarchisme organisateur « classique ». Les « petites » actions, reproductibles, contre des structures de la domination, non revendiquées, sans aucune sigle, créent moins de problèmes que des actions qui mettent en danger la vie d’hommes et femmes liés au pouvoir, surtout si celles-ci sont revendiquées avec des sigles qui ont une constance dans le temps. Les premières sont plus acceptables par le « mouvement » que les deuxièmes, pour la simple raison qu’elles provoquent une répression moindre et moins intense, de la part de l’État. Le refus de l’insurrectionnalisme ou d’expériences informelles comme la FAI/FRI de la part de l’anarchisme « classique » est presque toujours motivé comme un refus « éthique » de la violence et, plus précisément, de certaines actions (attaques à la dynamite, incendies, colis piégés, tirs pour blesser, expropriations…). Pour des personnes qui se définissent comme des « révolutionnaires », l’hypocrisie d’une telle motivation est plus qu’évidente. La révolution, avec sa suite tragique de guerre civile, est parmi les éventements les plus violents qu’on puisse imaginer et lorsqu’on parle d’anarchisme « classique », social et organisateur, on parle de compagnons qui n’ont jamais mis en discussion le concept de révolution, de rupture violente avec le système. Pour des personnes qui ne mettent pas la violence révolutionnaire en dehors de leur propre horizon idéologique, l’opposition, indigne, à certaines pratiques trouve ses racines ailleurs, non pas dans l’éthique, mais dans la peur. Peur de la répression, peur de perdre cette image mensongère (bien que confortable) de l’anarchiste rêveur naïf, victime innocente et impuissante du système, qu’ ici en Italie, depuis l’épisode de Piazza Fontana [à ce propos on pourra lire un autre texte d’Alfredo « Aux origines de la victimisation » ; NdAtt.], de nombreuses personnes ont utilisé comme un bouclier contre la répression. Une « image sacrée » sur laquelle un certain anarchisme « social », par moments post-anarchiste, a fondé son « mythe » et ses « fortunes ». La lutte armée anarchiste, bien que minoritaire, a mis en discussion ce « mythe », surtout lorsqu’elle a été fièrement revendiquée devant des juges. Cela dit, nous devons nous résigner à ce qui est inévitable : le préjugé « idéologique » vis-à-vis de « nouvelles » formes de lutte est dans la nature des choses. Toute nouvelle forme d’organisation « désorganise » inexorablement les réalités préexistantes qui ont son même but, les surprend et les met en discussion. La naissance de celles que tu appelles « les factions » est le fruit de cette « désorganisation », de cette conflictualité. Notre histoire est pleine de luttes intestines entre des compagnons qui, en théorie (même si avec des pratiques différentes), devraient être du même côté. Les « insurrectionnalistes », quand ils ont fait leur apparition, dans les années 70 et 80, ont subi des attaques très violentes ; des accusations infamantes ont été portées à leur encontre. Des années après, des accusations du même acabit ne manquent pas à l’encontre des compas de la Fédération Anarchiste Informelle. Ceci dit, il faut quand-même ajouter que l’affirmation du « nouveau » s’accompagne presque toujours d’actes d’agressivité à l’encontre du « vieux » et nous, les anarchistes, ne sommes certainement pas une exception. Des agressions verbales, aussi nombreuses, à l’encontre des anarchistes « officiels » n’ont pas manqué (« anarchistes de salon », « lâches », « réformistes », « bourgeois »…), rien de dramatique, ce sont des dynamiques normales (même si désagréables et contre-productives) dans un mouvement, comme le mouvement anarchiste, débordant de passions et de convictions contrastantes et (qu’on me le laisse dire) encore vivant justement grâce à cela.

Tu maintiens que les débats risquent de se réduire à des simples « jeux de mots creux » et que « la reproductibilité, l’informalité, l’anonymat » sont loin d’avoir des résultats « théoriques-pratiques » réels, puisqu’ils seraient biaisés à la racine (a priori) par une « logique déformée de factions ». Tu aurais raison si des telles pratiques n’avaient jamais été testées dans la réalité, mais à vrai dire, une partie significative du mouvement les a expérimentées dans sa chair pendant des années. Je suis en taule depuis des années pour cela. Dans le bien et dans le mal, j’ai testé dans la pratique, dans la réalité, l’efficacité et les conséquences de tels « concepts ». J’ai joui de victoires exaltantes et j’ai souffert des défaites décourageantes. Quand l’on se « salit les mains » avec l’action, les hauts et les bas sont inévitables. Quand l’on se confronte avec certaines dynamiques de lutte, on ne peut être sûrs de rien. Tout est possible, même les choses les plus inimaginables peuvent se concrétiser, comme par magie. La seule certitude que l’on ait c’est que c’est uniquement en s’affrontant concrètement avec le pouvoir que nous pouvons ré-élaborer, amplifier et améliorer notre action et notre pratique ; le reste est secondaire. « Reproductibilité, informalité, anonymat » : trois simples mots qui, pour moi, signifient beaucoup plus que des théories abstraites et alambiquées. Ils sont la tentative (pas toujours réussie) d’être cohérent et de vivre mon anarchie tout de suite, maintenant.

La « reproductibilité », je la relie à une sensation : la joie de voir que nos pratiques (les actions des anarchistes) surprennent et déferlent partout. Dans les années 80, j’ai vu l’épidémie de pylônes électriques abattus à travers toute l’Italie, des décennies après j’ai assisté, consterné et plein d’enthousiasme, aux campagnes internationales et à l’éruption de la FAI/FRI à travers le monde. Des expériences passées (trop rapidement, parfois) mais qui te laissent l’empreinte d’une vie pleine, digne d’être vécue, la vie d’un anarchiste d’action débordant d’optimisme. Il s’agit de satisfactions difficiles à comprendre pour quelqu’un qui ne les a pas vécues, mais faciles à atteindre, il suffit de se jeter dans la mêlée et de passer de la théorie à l’action ; là, il y a un monde qui s’ouvre…

L’« informalité », pour moi, ce sont surtout l’amitié et l’amour entre des compagnons qui partagent tout, même les désillusions (inévitables dans les rapports humains, par nature changeants). Des frères et sœurs en guerre, unis par une passion : la destruction de l’existant, quelque chose qui suffit à soi-même et n’a pas besoin des entraves d’une organisation. Une vie vécue intensément, une poignée de compagnons qui font de la loyauté et du respect de la parole donnée une forteresse inexpugnable, qui nous permet de résister toujours et contre tout.

L’« anonymat » c’est la liberté, parce qu’il nous offre la possibilité de frapper encore et encore… Et, malgré ça (surtout grâce à ça), il nous permet de continuer à agir à la lumière du soleil, de ne pas nous isoler du « mouvement », en réduisant fortement le risque de devenir des « points de repères », des « leaders » qui imposent leur volonté grâce à leur plus grande expérience et propension à l’action ; et puis il faut toujours garder à l’esprit que le manque d’autocritique rend idiot à la vitesse de la lumière. Pour ce qui est de l’expérience courte et limitée qui est la mienne, je peux dire que dans l’anonymat on vit comme dans une sorte de « schizophrénie » salutaire. Une partie de toi communique par l’action, une autre partie vit la vie du « mouvement » (avec toutes ses embrouilles), mais, loin des projecteurs, tes mots valent comme ceux des autres. Les problèmes (du moins ça a été ainsi dans mon cas) arrivent quand l’anonymat meurt et arrive la nécessité de la « clandestinité ». Je ne m’étais jamais posé sérieusement cette question. Après avoir tiré dans la jambe d’Adinolfi, j’aurais pu m’enfuir, j’avais la possibilité de le faire, mais la peur de quitter mes affects, ma vie, m’a bloqué. Dans un tel cas, on se crée des justifications, on se convainc soi-même que l’on ne va peut-être pas se faire arrêter. Je dis cela pour faire comprendre que chacun de nous a ses limites (parfois grosses, comme dans mon cas) et qu’il les paye cher. L’important est d’apprendre de ses erreurs, ne pas se cacher, ne pas en avoir honte ; il est plus important de réfléchir à ses lacunes qu’à ses points de force ou à ses succès ; c’est seulement comme ça qu’on pourra s’améliorer.

Au cours des années, ces trois pratiques ont été expérimentées sur le terrain et même si (parfois) elles ont produit une « logique déformée de factions », elles représentent la partie la plus vitale et combative de l’anarchie, sa concrétisation dans le monde. Surtout lorsque de tels débats impliquent des compagnons pratiquant l’action directe : dans ce cas ils gagnent une valeur différente, réelle. Justement à cause de cela, même parmi ceux qui mettent en pratique l’informalité, les contrastes, parfois importants, n’ont jamais manqué. Cela ne doit pas nous surprendre, surtout si l’on pense que cette dernière (l’informalité) peut être caractérisée par des dynamiques différentes, que ce soit d’un point de vue « structurel-organisationnel » ou d’un point de vue « opérationnel ». Ces dernières années, les contrastes les plus forts ont eu lieu à propos de la revendication des actions et, surtout, à propos de l’utilisation de sigles, en deuxième lieu à propos du concept de « spectacularisation », par rapport à certaines actions, accusées de ne pas être reproductibles. En réalité, on parle de pratiques hétérogènes qui se donnent des buts différents, non contradictoires mais carrément distincts. Elles comportent des attitudes et des choix de vie opposées et engendrent les deux visages de l’anarchie d’action d’aujourd’hui. D’un côté la conception « antisociale » ou « nihiliste », qui redonne vie au « mythe » de l’ « anarchie vengeresse », par la violence de l’action, portée à ses extrêmes conséquences ; les côtés « sociaux » de son action existent, mais on ne pourra le voir que dans l’avenir, quand ce « mythe » aura pu toucher le cœur des opprimés. D’un autre côté, l’anarchisme « social », l’insurrectionaliste qui, pour faciliter une croissance collective et quantitative, est disposé (en se donnant des objectifs intermédiaires, dans des luttes spécifiques) à limiter et ajuster sa propre violence destructrice.

Pour mieux comprendre, allons voir quelles sont, plus précisément, ces différences : d’un point de vue « structurel-organisationnel » elles sont considérables, entre des petits « groupes affinitaires » éparpillés dans le territoire qui, sans liens entre eux, communiquent par des revendications d’actions et promeuvent des « campagnes internationales », et, d’un autre côté, des « groupes affinitaires » liés à une lutte précise, localisée, qui se rapportent à des « assemblées ouvertes » élargies à la population et au « mouvement ». Également radicales sont les différences d’un point de vue « opérationnel ». D’un côté des actions à la violence et à l’impact forts, qui ont comme objectif la « propagande par le fait », le simple fait de répandre la terreur parmi les rangs des exploiteurs. Une manière d’agir, donc, qui n’a pas besoin de faire des compromis, de négocier avec l’existant, puisque elle n’a pas comme objectif une lutte intermédiaire. Son seul but (au delà du pur, bénéfique, agréable plaisir de la destruction) est de refonder coûte que coûte le « mythe » de l’« anarchie vengeresse », des « lendemains qui chantent », de la « révolution anarchiste ». Par la « propagande par le fait », elle fait renaître ce « mythe », en gagnant à nouveau cette crédibilité parmi les exploités qui a été perdue au fil des années. Une crédibilité que l’on obtiendra par des actions qui ne se posent aucune limite, puisqu’elles auront un seul objectif, celui, profondément éthique, de frapper durement les exploiteurs, de venger les exploités. Une pratique, donc, qui fait appel au côté « nihiliste », « obscur » de l’anarchie : vengeance, haine, violence, ainsi qu’à une forte irrationalité, dictée par le désir « fou » et courageux de liberté ; à mon avis, la partie la plus vivante et optimiste de notre anarchie, celle qui nous amènera à la révolution. D’un autre côté, l’insurrectionalisme (anarchisme social), avec son lien avec le territoire, avec ses actions qui mettent des bâtons dans les roues aux réformistes et gradualistes de toute sorte. Des actions qui ont comme but le caractère immédiatement concret d’une lutte spécifique, qui doivent tenir compte des assemblées populaires et se rapporter aux gens. En s’obligeant à graduer ses interventions, pour ne pas courir le risque de rester isolés, d’être « coupés du jeu ». Des actions réfléchies et adaptées au contexte social qui les entoure. La caractéristique d’une telle façon d’agir est la poursuite d’objectifs qui touchent la vie concrète des gens, ce qui les relie fermement à la présence de résultats immédiats, bien que partiels, qui ont le mérite de faire comprendre aux gens les potentialités réelles de l’action directe, du refus de la délégation. Ces pratiques sont toutes deux caractérisées par un grand saut qualitatif, dont à mon avis on ne peut pas se passer, qui les met au-dessus de toutes les autres pratiques anarchistes : l’action destructrice, l’action armée, la mise en discussion du monopole étatique de la violence. On ne peut que partir de là, pour renverser, révolutionner le monde, parce que la semence de la sororité future vit déjà aujourd’hui, dans la conflictualité et dans la façon dont nous l’organisons. Seulement dans un contexte de lutte, de conflit, nous pouvons savourer immédiatement, aujourd’hui, la pureté de rapports libres, d’amour, de solidarité vivante, révolutionnaire. Le reste est compromis, vie tranquille, aliénation, sur le long terme capitulation. L’anarchie ne vit pas dans ce que nous disons ou écrivons, mais dans ce que nous faisons. Ce serait beau de pouvoir compter sur le fait que ceux qui parlent de certaines pratiques les aient vécues dans leurs chair, mais malheureusement ce n’est pas toujours le cas. C’est pour cela que (à mon avis) on devrait prêter plus d’attention aux écrits et aux réflexions que l’on trouve dans les revendications d’actions. Dans de tels cas, impossible de se tromper : ceux qui les ont écrites ont agi, en mettant en jeu leurs vies. Leurs mots ont forcément une matérialité, un caractère concret, un poids plus grand, on sait avec certitude que ceux qui les ont écrits sont passés à l’action, en mettant en péril leurs propres existences. La force de la communication par les actions est précisément là. Certain.e.s compas décrivent les revendications comme des textes inutiles, remplis de démagogie ; c’est peut-être le cas, mais là au moins (pour « démagogiques » qu’elles puissent apparaître), nous avons la certitude que les mots portent avec eux le « poids » de la vie vécue, de l’action. Chose qui manque a des nombreux textes, bourrés de « magnifique » littérature, mais éphémères parce que manquants d’attaches avec le réel, détachés de la lutte, lointains de la vie.


Vetriolo  : Depuis quelques années, tu as pris position « contre la révolution ». Une position qu’on imagine que tu as développé en prison, étant donné que la revendication de la Cellule Olga/FAI-FRI se termine par une déclaration d’amour pour la révolution sociale. Nous pensons avoir parfaitement compris ta position, c’est-à-dire la provocation « contre l’attente de la révolution », qui, elle, signifie renvoyer l’action à des temps meilleurs, quand les conditions objectives seront réunies. En somme, l’attentisme dans toutes ses variantes, bien que présenté avec des mots d’ordre révolutionnaires. Si cela reste une provocation, d’accord. Le paradoxe dialectique : aujourd’hui les révolutionnaires sont des réformistes. Cela est efficace. Mais il arrête d’être efficace si l’on abandonne l’utilisation paradoxale de cette expression. Nous allons essayer de nous expliquer. Cela est efficace contre l’anarchisme appelé « social » – social, mais pas classiste – qui « s’allie » avec une partie de la bourgeoisie pour atteindre des objectifs spécifiques (empêcher la construction d’une grande œuvre, défendre des droits, etc.), dans l’attente que les conditions soient réunies pour faire la révolution. Un peu ce que l’on disait pendant la guerre d’Espagne, en 1936 : d’abord gagner la guerre, ensuite faire la révolution. Cela est donc efficace contre le frontisme qui renvoie la révolution à quand on aura résolu des problèmes plus urgents, pour la résolution desquels, donc, on noue des alliances avec ces sujets que la révolution devrait par contre exterminer. Alors, on te demande : ce n’est pas comme offrir un coup d’avance à l’adversaire ? Qu’est ce qu’on doit attendre encore, pour la révolution ? Le capitalisme n’a peut-être pas déjà suffisamment détruit notre planète ? Il n’a peut-être pas suffisamment pesé sur les épaules de générations d’exploités ? Au lieu de dire que la révolution est finie, il vaudrait mieux de défendre la nécessité de la révolution ici et maintenant, contre ceux qui veulent la renvoyer à un avenir lointain, pour ne pas déranger les sommeils tranquilles – par exemple – du vigneron qui ne veut pas d’une grande œuvre sur son champ, là où il pourra continuer à exploiter comme esclaves des migrants ; cependant, il craint la révolution plus que tout, puisqu’on lui enlèverait, comme on dit, la maison et le vignoble.

Maintenant, nous serons durs : le risque, lorsque l’on déclare que la révolution est finie, est qu’il y ait des compagnons tellement bêtes – et il y en a beaucoup – qui ne comprennent pas qu’il s’agit d’une provocation et qu’il y croient par de vrai ! Tes invectives contre la révolution pourraient donc non pas pousser les compagnons à agir ici et maintenant, mais plutôt les pousser à ne pas agir du tout. Les rebelles ont besoin d’un rêve ; pourquoi, sinon, finir en taule ou se faire tuer ?

De plus, aujourd’hui, critiquer la révolution, ne te fâche pas, ce n’est pas si original que ça. C’est Francis Fukuyama qui a commencé, en 1992, avec son essai « La fin de l’histoire ». Selon le philosophe de régime américain, tout était terminé : la démocratie, le capitalisme et l’État libéral avaient gagné pour toujours. Le cauchemar sans fin de l’éternel présent. Un paradigme philosophique-social que la société a réifié de différentes manières : de la télé au consumérisme d’internet, les objets de consommation changent très vite, mais il semble par contre que, depuis trente ans, nous vivons toujours à la même époque. Et puisque les anarchistes, mêmes ceux qui se disent le plus fermement antisociaux, vivent dans cette société et en absorbent vices et idées, voilà que de nombreux anarchistes on commencé à penser exactement de la façon voulue par le système : des articles sur «  A-rivista anarchica  » ou «  Umanità nova  » qui pontifient sur la fin de la révolution sociale violente, qu’il faudrait remplacer par un anarchisme entendu comme idée culturelle, kantienne, normative… jusqu’à ces compagnons jadis combattants mis aujourd’hui déprimés, parce que, parfois, l’absence d’une perspective révolutionnaire signifie aussi l’absence d’une fantaisie projectuelle. J’invente une série d’actions aussi parce qu’il y a un projet qui stimule mon esprit.

Tu ne trouve pas que c’est une erreur d’être rentré dans ce filon, même avec des intentions complètement différentes ?


Alfredo : Pour justifier cette « renonciation », qui est la mienne, à la « révolution », je pourrais te citer Camus : « Puisque nous ne vivons plus les temps de la révolution, apprenons au moins à vivre le temps de la révolte ». En réalité, je suis d’accord avec lui seulement sur un point : aujourd’hui nous ne vivons sûrement pas le temps de la « révolution », mais celui de la « révolte ». Cependant, je veux que ça soit clair que mon apologie de la « révolte » n’est pas un repli, ni l’invitation à se contenter de demi-mesures, en période creuse. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de « révolution » sans une série d’innombrables révoltes qui la précèdent et la préparent. Ces révoltes nous permettent et de vivre, tout de suite et pleinement, le plaisir de notre anarchie (nous sommes nés pour cela, c’est dans notre nature) et de nous ouvrir au monde, en construisant, révolte après révolte, action après action, le « mythe » des « lendemains qui chantent », en construisant, brique après brique, notre crédibilité aux yeux des opprimés, sans laquelle il ne pourra jamais y avoir une « révolution » digne de ce nom. Notre rôle, aujourd’hui, ne peut être que celui-ci : frapper, frapper et frapper encore… En forgeant avec le sang, la sueur et un énorme plaisir le « mythe » de l’« anarchie vengeresse » .

Une révolution anarchiste est possible. Nous devons simplement trouver le courage et la force de défendre cette perspective, visionnaire et utopique, qui n’a rien d’« idéologique » ni d’« autoritaire », justement parce qu’intrinsèquement visionnaire et utopique. Dans la revendication de la Cellule « Olga », cet optimisme ressort fortement, se traduisant dans une déclaration d’amour passionnée pour la « révolution sociale ». À ce moment-là, il était important (et il l’est encore, mais aujourd’hui je le fais de façon plus articulée) de relancer l’action, dans la perspective d’un changement et d’un renversement global de ce monde (révolution sociale). Étant donné que, dans ta question, tu cites la revendication du coup de feu contre Adinolfi, laisse-moi dire que, de toute façon, ce texte-là avait de grosses limites. Il était complètement replié sur lui-même (adressé presque uniquement au mouvement anarchiste), le sujet du nucléaire y était abordé de façon superficielle et la question de la technologie, de la « méga-machine » (qui maintenant est central pour moi), n’était même pas effleurée. La critique qu’à cette époque-là certain.e.s compas ont porté à cette revendication, c’est-à-dire qu’elle n’était essentiellement rien d’autre qu’une série d’accusation envers d’autres composants du mouvement, contenait des vérités. Ce que j’essaie de dire est qu’avec le temps les analyses évoluent, l’important est de ne pas abandonner, ne pas rester à l’arrêt et surtout ne jamais plier face au pouvoir, ce qui, dans mon cas, signifie ne pas renoncer (par la théorie, étant donné la situation dans laquelle je me retrouve) à l’affrontement violent avec le système, à la lutte armée, coûte que coûte. Rester toujours pareil à soi-même n’est pas toujours une qualité, parfois cela signifie défaite, nous rend prévisibles, dans certains cas « folkloriques ». La cohérence ne doit pas signifier parcourir et parcourir encore et toujours le même chemin. Laisser stagner sa propre stratégie est pratiquement un suicide et n’apporte rien de nouveau à la lutte. Le fait d’être enfermé dans une cellule ne doit pas m’empêcher de grandir et de chercher de nouveaux parcours. Pour avoir la force de relancer, il suffit de rester ferme dans la critique et dans l’ironie envers soi-même et le monde. Autocritique et ironie : deux anticorps indispensables pour ne pas se transformer en fanatiques, haut-parleurs de l’idéologie. Cela ne doit donc pas te surprendre si aujourd’hui je contredis ce que j’ai dit par le passé, si je met en doute, dans nos bouches, le terme pompeux de « révolution », si j’arrive à soutenir, comme je l’ai fait dans cet entretien, que le mot « révolution » sonne creux à mes oreilles, donc comme un « ennemi ».

Cette espèce de « lèse-majesté » est sûrement une provocation (comme tu le dis), mais elle entraîne une « critique » essentielle, liée à ma tentative d’analyse de la réalité, qui a de grosses limites, mais qui trouve un sens concret dans la pratique. Presque tou.te.s les anarchistes se replissent la bouche de « révolution », nombreux agissent en conséquence, en frappant des structures du pouvoir, très peu vont plus loin, en frappant des hommes et des femmes de la hiérarchie de la domination, mais aussi dans de tels cas le son de ce mot continue à grincer par rapport à la réalité, à sonner creux, déplacé. Si l’on veut être honnête, il faut le dire : même lorsque l’on participe à des soulèvements et à des insurrections dans des pays lointains, en y apportant notre généreuse contribution, on sait bien que, aussi juste, très juste que soit la cause pour laquelle nous luttons, elle n’amènera jamais à une révolution anarchiste. On s’est convaincus qu’il faut toujours faire des compromis avec la « réalité », tellement convaincus que ce n’est plus la réalité qui nous transforme, mais nous qui nous précipitons vers elle, en nous adaptant et en renonçant à notre idée extrême de liberté, pour une « réalité » possible, concrète. De cette façon nous devenons ternes, nous devenons fades, nous perdons notre charge utopique, en renonçant à la « révolution anarchiste », une perspective qui pour nous est désormais « hors du monde », « anachronique », impossible à réaliser. On n’y croit plus, voilà la vérité ; au fond de notre cœur, jour après jour, année après année, le « réalisme » a miné nos certitudes, il a creusé un gouffre presque impossible à combler. Heureusement, Fukuyama, que tu cites, avait tort : les jeux ne sont pas finis, l’histoire n’est pas arrivée à son terminus. L’histoire de l’humanité a toujours été caractérisée (du moins jusqu’ici) par des sauts en avant, des moments historiques pendant lesquels la « rupture révolutionnaire » est tant inévitable qu’inexorable. Le monde qui nous entoure change de plus en plus rapidement, mais la technologie qui cartonne n’a pas encore réussi à affecter significativement notre humanité, nos instincts, notre « âme ». Mais, comme nous l’avons dit, l’enjeu est devenu plus important, maintenant l’enjeu est la survie même de l’espèce humaine, la vie sur cette planète. La seule possibilité concrète que nous avons d’inverser cette tendance est la « révolte anarchiste », avec toute sa charge explosive de sentiments, passions, irrationalité, haine de classe, instincts anti-technologie, contre le dénommé « progrès » scientifique. Ce ne seront pas la rationalité, la modération, l’équilibre qui nous sauveront, mais l’irrationalité des passions, des sentiments : haine, amour, rage, vengeance. Aujourd’hui, ce n’est pas le moment de bâtir de nouvelles sociétés, mais de détruire celles qui existent. C’est le moment de la révolte, de la « fascination », du « mythe » de la « révolution anarchiste ». Le rôle de la « révolution », après, sera celui de construire, de bâtir, mais cela ne doit pas nous concerner, puisqu’il n’y a pas de révolution en cours. C’est pour cela qu’aujourd’hui « la révolution anarchiste » sonne anachronique, un concept hors du monde. Ce concept peut gagner à nouveau du sens, un caractère concret, une actualité à lui, seulement s’il est accompagné par la « révolte », par la violence. La « révolte » se contente du « pathos » (les sentiments, les passions, la fascination) et de la « praxis » (l’action destructive, la propagande par le fait, la violence). La « révolution » est un concept complet, complexe, elle a aussi besoin d’« ethos » (valeurs) et de « logos » (stratégie, rationalité). Avec l’ethos et le logos, on ne construit pas de « mythes », on ne déclenche pas de révoltes, on fait des révolutions*. Et les révolutions arrivent seulement quand les révoltes ont ouvert une brèche dans les cœurs des hommes, des femmes, des opprimés, des exclus. Chaque chose a son temps, chaque action est fille de son époque. La « révolution anarchiste » est fille des « révoltes anarchistes », fille de notre violence révolutionnaire. Nous ne vivons pas une période de crise de l’anarchie, donc, mais de régénération.

La « révolte » et la « révolution » sont étroitement liées, interdépendantes mais interconnectées, toujours en syntonie. J’irais plus loin : la « révolution » ne doit pas devenir « statu quo », elle doit être une sorte de révolte permanente, d’expérimentation continuelle, « infinie ». Le « mythe » est l’invention qui a pour issue la « révolution ». D’ailleurs, l’« histoire » et le « mythe » ont le même but : « dessiner, sous l’homme du temps, l’homme éternel », les hommes et les femmes en révolte, destructeurs et créateurs de nouvelles sociétés, de nouveaux mondes.


Vetriolo : En parlant de certaines idées et concepts anarchistes, comme l’on fait dans cet entretien, dans ce dialogue, notre pensée va maintenant aussi à ces moyens, à ces publications qui permettent de discuter des idées et de la pratique qui sont propres à l’anarchisme, et qui, en plus, rendent aussi possible la propagande ou la diffusion de ces mêmes idées. Évidemment, il y a des différences fondamentales entre la propagande et la diffusion des idées anarchistes. La simple diffusion semble laisser une sensation d’indétermination. Alors, nous nous demandons : quelle signification peut avoir, aujourd’hui, la diffusion des idées anarchistes, dans un monde où chacun est invité à répandre sa poubelle intellectuelle et à empester avec sa culture, avec ses opinions et considérations ? Par contre, pour ce qui en est du terme et du concept de propagande, il nous semble qu’il a acquis une valeur presque entièrement négative. Il paraît que l’on veuille presque dire que répandre les idées anarchistes soit quelque chose de mal, car cela reviendrait à une tentative de convaincre ou de persuader « les gens » (« et puis, c’est le pouvoir qui fait de la propagande ! »). Nous ne sommes pas d’accord. Nous voulons donner à ce terme cette valeur plus profonde qui relie la possibilité de faire connaître ses idées, aussi pour pouvoir atteindre des possibles complices, à une agitation constante visant à garder en effervescence la pensée anarchiste, elle aussi expression du conflit avec le pouvoir, car jamais détachée de l’action.

La propagande anarchiste, qui pour certains est quelque chose d’une autre époque, dépassée, tout comme un autre type de propagande, la propagande par le fait. On sait aussi que, selon les époques, les mots peuvent être chargés de valeurs et de signification très différentes, mais nous voulons le dire clairement. En somme, à ton avis, quelle est la valeur, aujourd’hui, de la propagande anarchiste ? Et après, voilà que tombe, lourdement, une autre question : à l’époque d’internet, des sites et des blogs, les anarchistes aussi se sont « aventurés » (pour ainsi dire) dans internet – cela a eu, selon nous, de nombreuses conséquences négatives. Parmi celles-ci, la presque complète disparition des publications sur papier qui ne soient pas un simple recueil et l’utilisation sans exception d’instruments numériques pour prendre connaissance de nombreuses « nouvelles » et faits qui concernent le mouvement anarchiste. Par ailleurs, l’utilisation d’internet a porté à une plus forte « internationalisation » de certains aspects de la communication entre anarchistes, en plus d’avoir dicté une nouvelle vitesse dans cette même communication. Il y en a qui pensent que l’utilisation de tels instruments puisse ne pas compromettre trop les mots et la valeur de ce que l’on défend, d’autres, comme nous qui écrivons, pensent qu’il s’agit d’instruments et de réalisations technologiques qui appartiennent au pouvoir. Cela est un sujet difficile, sur lequel il y a beaucoup à dire. Qu’en penses tu ?


Alfredo : « Diffusion des idées » et « propagande », « pensée » et « action », le cœur de la cohérence anarchiste, de l’action anarchiste, devraient toujours coexister. Diffusion des idées : le débat entre anarchistes, l’approfondissement et l’évolution de nos analyses, de notre pensée. La propagande : l’ouverture au monde par le fait, l’action : des manifestations, des affrontements avec les flics, des actions destructives qui parlent à tout le monde. Le pouvoir, dans un État démocratique, persécute, combat la « propagande » quand elle devient action, mais aussi ces anarchistes qui, à travers des sites internet et des journaux, poussent à l’action. Cela nous montre ce que le pouvoir craint : il craint nos mots quand ils font de la « propagande » de façon claire, il craint la pensée qui pousse à l’action, la pensée qui devient action. Et quand la diffusion des idées passe par la « propagande par le fait », il ne reste plus aux États qu’à céder et perdre ou réagir et réprimer par la violence. La diffusion de notre pensée iconoclaste, combinée avec notre action, risque de devenir mortelle pour tout « pouvoir », démocratique ou dictatorial, parce qu’elle ne prévoit pas la construction d’un nouveau État, d’un « contre-pouvoir ». C’est pourquoi la répression est préventive, même à l’encontre de la simple propagande prônant l’action, faite avec nos écrits.

Il n’est pas dit que les idées, les intuitions, se forgent seulement dans l’action, mais les réflexions qui les déterminent doivent avoir une base concrète, dans l’observation de l’effet que les actions ont sur la réalité. Ceux qui maintiennent que la « propagande » a une mauvaise réputation à cause du fait qu’elle est un « instrument politique » ont raison, mais si on la rattache à l’action, elle acquiert éthique, force, beauté. Nous devons être pragmatiques lorsque nous choisissons un « instrument », jamais faire abstraction de son utilité. Les temps modifient l’arsenal à notre disposition, il faut se mettre à jour, notre presse (journaux, revues) est un instrument insuffisant pour communiquer avec les « masses », des millions d’opprimés. La « presse » trouve une valeur presque seulement comme « lieu physique » de débat, d’évolution de nos idées et de communication parmi nous. Je ne me lasserai jamais de le répéter, aujourd’hui la seule façon que nous avons d’atteindre un nombre important d’exclus est à travers l’action « exemplaire », l’action destructive. Des revendications, des petites cellules de compas qui pratiquent la lutte armée, des compas qui descendent dans les rues pour y porter le conflit, seulement ainsi nous pourrons percer le voile de silence que les États érigent autour de leur domination. Ça n’a pas été toujours ainsi, dans un passé lointain notre presse a eu une certaine influence sur les « masses », il suffit de penser aux dizaines de milliers d’exemplaires qui étaient imprimées, dans les années 20 du siècle passé, du quotidien de Malatesta, « Umanità Nova ». La dernière, généreuse, tentative de construire quelque chose de semblable (du moins ici en Italie) a eu lieu dans les années 90, quand la partie la plus combative du mouvement anarchiste a essayé de fonder un quotidien, une tentative qui a échoué à cause de la répression et du travail énorme qu’il aurait fallu pour trouver les fonds, les énergies et les compétences. Certes, d’un point de vue « culturel », du moins depuis 1968, l’influence de la pensée anarchiste et libertaire a toujours été forte dans l’art, dans la sociologie, dans l’anthropologie… Mais celle-ci est une autre histoire, qui touche à la « presse », mais aussi à cette typologie d’anarchisme qui, plus que combattre et détruire le pouvoir, essaye de le limiter, de mettre des pansements, d’améliorer les choses ; je ne dis pas ça avec mépris, c’est simplement une anarchie que je ne ressent pas comme « mienne ».

Tu me demandes si la technologie que nous utilisons pour communiquer ne risque pas de « compromettre », de déformer profondément ce que nous voulons dire. Le dilemme que tu me poses est d’une importance vitale et je crois qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que tu maintiens. Le risque est effectivement très haut, mais si nous voulons être incisifs et efficaces avec notre action, on ne peut pas se passer de se salir les mains avec la technologie, donc avec quelque chose de vraiment toxique et dangereux. Pour faire un exemple concret, de la même manière que je me suis « sali » les mains avec un pistolet, un « instrument de mort », pour mener l’action contre Adinolfi, j’ai dû, auparavant, trouver l’objectif, son adresse… sur internet : j’ai dû arriver à un compromis avec la technologie. Pour ne pas parler de la « nécessité », que l’on sent parfois, de communiquer nos réflexions, les raisons de nos actions, les vagues répressives qui nous touchent, au plus grand nombre possible de compas à travers le monde. L’utilisation d’une simple arme est bien moins toxique que l’utilisation d’internet, elle porte avec soi moins de risques, parce qu’elle est liée au concret, à la matérialité. Certes, dans un tel cas aussi il y a des inconvénients, on court le risque d’être « fasciné.e.s », conditionné.e.s par l’objet, par l’instrument, de se faire emporter par la « violence », succomber à la dérive de l’efficacité par l’efficacité, de la spécialisation, du « militarisme », mais tout cela n’est rien face au risque que l’on encoure en utilisant la technologie rien que sur le plan de la communication. Avec internet et tous ses « dérivés » technologiques, on risque de se détacher complètement de la « réalité », de devenir des personnages de jeu vidéo, en arrivant à « vivre » dans un monde virtuel fait de bavardage « subversif », qui nous donne l’illusion de faire, d’agir, mais qui, en réalité, nous neutralise, en nous jetant dans les bras du « pouvoir », qui nous phagocyte lentement (sans que l’on s’en aperçoive), en consommant notre vie, notre temps, d’une manière pas si différente de ce qui arrive à un détenu dans sa cellule. Combien de compas épuisent leur « révolte » devant un clavier ? De cette façon, aliénation et insatisfaction se nourrissent l’une l’autre et trouvent un exutoire dans l’agression de ceux qui nous sont les plus proches. Les accusation d’incohérence, sinon pire, tombent « comme des avalanches », la chose la plus triste est que, pour certains, cela est la seule façon de se sentir vraiment « révolutionnaires ». Il y a des incitations à l’action qui retentissantes, d’une radicalité exceptionnelle, mais jamais suivies des faits, rien que des mots, parce que tout est inconsistant et fictif, de toute façon on a l’excuse prête : « la cohérence est impossible dans ce monde ». N’empêche, le discours sur la « pureté » de l’instrument que l’on utilise, s’il n’est pas abordé concrètement, risque de devenir une de ces discussions théologiques que faisaient les Pères de l’Église pour déterminer combien d’anges peuvent tenir sur une tête d’épingle : une facétie, quelque chose qui n’a aucun rapport avec la vraie vie. Il faut donc faire un effort en plus et rentrer dans les détails, dans les cas particuliers. Par exemple, sans internet l’expérience de lutte armée de la FAI/FRI (bien qu’elle ait été limitée dans le temps) n’aurait pas pu se propager à travers le monde. Chaque action trouvait sa réponse dans une autre, quelque part loin dans le monde, cela sans coordination ni organisation structurée ou globale. Dans ce cas, « internet » a permis d’exclure des mécanismes autoritaires, en évitant, grâce à l’anonymat et à la non-connaissance entre les différents groupes d’actions et individus, la naissance de leaders et hiérarchies. Dans une dynamique de ce type (sans structure organisationnelle), internet devient « important », car organique et structurel à l’action elle-même, il en est, en quelque façon, la « caisse de résonance », l’ « épine dorsale », qui, si elle est brisée, « paralyse » et fait dépérir la communication. Le fait de recevoir des nouvelles (des revendications) de la part d’anarchistes des pays en révolte nous permet d’agir avec plus d’efficacité, avec instantanéité, en frappant « chez nous » pour les soutenir, en favorisant l’internationalisation des luttes.

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous limiter à contourner l’information, fictive et déformée, du pouvoir, en faisant de la « contre-information », il faut aller plus loin… Et ici on revient au titre de cet entretien : « Quelle internationale » ? Comment harmoniser nos force et construire cette internationale dont (comme on l’a déjà dit à plusieurs reprises) nous ressentons le besoin ? La circulation des nouvelles, suivies par les campagnes internationales d’actions, est un premier pas, difficile à mettre en œuvre sans une communication par « internet ». Ce n’est pas un hasard si, quand dans un pays il y a un risque d’insurrection, le « pouvoir » censure et coupe immédiatement internet. L’affrontement, la révolte, a lieu, naturellement, dans les rues, parmi les gens, c’est une guérilla menée par le « peuple » en armes. La « contre-information » ne suffit pas : celle-ci devient révolutionnaire quand elle alimente l’action, quand elle devient un instrument pour les groupes d’action, leur permettant d’harmoniser leurs attaques et de déclencher l’insurrection généralisée. C’est seulement en agissant de cette manière qu’on pourra esquisser une « internationale anarchiste » : ses dynamiques opérationnelles seront plus simples, son action sera plus efficace et il y aura plus de probabilité qu’elle marque vraiment nos vies.

Un « instrument » élémentaire, adaptable à la réalité, en évolution continuelle : je pense que l’on devrait se concentrer sur cet objectif. La FAI/FRI a été l’une des tentatives de concrétiser un tel « projet », une tentative générée par la crise de ce monde, d’une façon spontanée et naturelle, sans chefs ni théoriciens, générée par la volonté et l’action de centaines d’anarchistes à travers le monde. Je suis fermement convaincu qu’un jour cette « internationale noire » surgira, comme par magie, des cendres des nombreuses défaites que, en tant qu’anarchistes, nous avons subi au cours de l’histoire, et que ce jour-là naîtra un oxymore, une organisation sans organisation, et cela sera merveilleux…


* Note : Mes réflexions sur ethos, pathos, praxis et logos m’ont été inspirées par Amedeo Bertolo, « Pensiero e azione. L’anarchismo come logos, praxis, ethos e pathos » [Elèuthera, Milan, 2018 ; NdAtt.]. J’espère que personne ne m’en voudra, étant donné la distance « abyssale » entre mon terrorisme anarchiste et son anarchie créatrice. Le beau de l’anarchie est précisément dans le fait que, lors de l’expérimentation de nouveaux chemins, parfois même les « opposés » s’effleurent. Bertolo cherchait le « bon équilibre » entre ces forces, je pense que le nouveau pourra venir seulement du heurt entre elles, parce que la vie est contraste : rationnel et irrationnel, haine et amour, tout sauf le mortel, statique « équilibre ». L’harmonie est fille du « déséquilibre », du chaos.