#title Entrisme marxiste-léniniste et cooptation des mouvements ouvriers à Singapour
#author Un drapeau noir parmi les rouges
#date juillet 2026
#lang fr
#pubdate 2026-07-13T13:53:58
#topics anarchisme à Singapour, marxisme, marxisme-léninisme, entrisme, cooptation, autoritarisme, groupes affinitaires, militantisme, Singapour, People’s Action Party, Workers Make Possible, Migrant Workers Singapore, Transformative Justice Collective, drapeau noir
#notes Correspondance personnelle pour publication faite par l'auteurice à des bibliothécaires. Iel a eu la gentillesse de nous accorder le droit de traduire le texte en français et de le publier. Il s'agit d'un texte intéressant faisant état, sans doute, de l'apparition d'une nouvelle génération d'anarchistes à Singapour et du paysage de gauche dans le pays ; contrôlé en sous-main par les marxistes. Dans ses communications, l'auteurice a voulu que son texte soit traduit en utilisant l'écriture inclusive. L'original transmis était en anglais.
À Singapour, le groupe de militant·es le plus dévoué et le plus acharné, celleux qui viennent à chaque meeting, chaque rassemblement, chaque manifestation, chaque action directe et chaque activité même vaguement anti-système, comme dans plein d'autres endroits, où iels y effectuent un entrisme et une cooptation incessante, sont les marxistes-léninistes ;
Ce qui est particulièrement surprenant, c'est que les marxistes-léninistes de Singapour apparaissent d'un côté, selon ce qu'iels font et disent, idôlatrer Lénine, Mao et Guevara en privé d'un côté tandis qu'en même temps, iels appellent à l'abolition de la police, des prisons, de la peine de mort et de la violence d'État, alors que leurs idoles n'avaient aucun problème à les utiliser avec une énergie incessante ;
Ces marxistes-léninistes incohérent·es en interne soutiennent utiliser des méthodes d'organisation démocratique, mais malgré cela, leurs tendances autoritaires et suprématistes collectivistes sont bien ancrées et présentes. En effet, au sein de leurs soit-disant organisations pan-gauchistes et vouées à l'unité de la gauche, iels proclament leur volonté de mettre fin à tout débat par des résolutions qui favorisent leur vision d'une lutte unifiée ; cela tout en affirmant le caractère supposément démocratique de leurs organisations ;
Bien sûr, en pratique, cela signifie obéir aux instructions de celleux qui sont au dessus de vous et voir les initiatives et actions individuelles être descendues en flèche ou combattues au nom de l'image du groupe et d'un soit-disant processus collectiviste démocratique. Ce qu'iels attendent des nouvelles recrues n'est pas de trouver des gens actifs, motivés individuellement - ce qui est ironiquement la démographie qu'iels recrutent, mais plutôt des militant·es passif·ves de leurs instructions, qui s'agenouilleront devant les idoles du collectivisme, c'est-à-dire du marxisme choisi par ces marxistes-léninistes ;
Ces marxistes-léninistes cherchent ainsi que, plus une personne s'engagera dans le mouvement de gauche non libéral qu'iels dominent à Singapour, le plus elle sera familiarisée avec la pensée et la terminologie marxistes et qu'elle deviendra aussi une marxiste-léniniste comme elleux ;
Plus on remet en question la suprématie du matérialisme dialectique et le statut du marxisme comme l'idéologie de base des membres inscrits dans le mouvement [de gauche], plus les conversations deviennent clairement tendues. Ici se cache sans doute la vraie raison derrière la destruction d'une main de fer des initiatives individuelles au nom de l'identité de groupe et du collectivisme, car si elles étaient autorisées à être menées, ces initiatives risqueraient de mettre en péril l'illusion du marxisme comme idéologie de base.
Toute tentative de mettre en cause cette priorité du marxisme par rapport à tous les autres courants socialistes et de gauche rencontre des méthodes pour déplacer la conversation loin de la critique du marxisme. Cela se passe en déclarant que toute conversation sur la théorie est secondaire au militantisme et à la vraie organisation concrète, ce qui évidemment signifie l'organisation selon leurs conditions.
Il apparaît clairement que, dans la recherche de reconstruire le pouvoir ouvrier en dehors des syndicats controlés par l'État, ces marxistes-léninistes incohérent·es utilisent des organisations de façade qui sont associées aux anarchistes dans d'autres pays, dont des organisations de réduction des risques et d'entraide, des organisations de justice transformative et des réseaux décentralisés de collectifs de travailleur·es organisé·es horizontalement. L'une d'entre elles, Migrant Workers Singapore (MWS), est antérieure à l'organisation et à la réémergence du mouvement marxiste-léniniste autour des organisations pivots Workers Make Possible (WMP) et du Transformative Justice Collective (TJC), toutes deux apparues en 2020 ; toutefois, il n'est pas clair si les marxistes-léninistes ont progressivement coopté le TJC au fil du temps plutôt que d'en faire un noyau opérationnel dès le début, comme ce fut le cas pour WMP.
Dans leur quête pour se faire une base de pouvoir au sein du mouvement ouvrier de Singapour, les marxistes-léninistes n'ont eu d'autre choix que d'abandonner le modèle traditionnel de parti partiellement électoral au profit d'un front composé de groupes militants entièrement non électoraux, étant donné que le système électoral est totalement sous l'emprise du parti controlé par l'État qu'est le People’s Action Party (PAP) de Singapour.
Dès lors, iels sont forcé·es, pour survivre et croître en tant que groupe, de lancer des collectifs de travailleur·es sur des formes horizontales plutôt que le syndicalisme formalisé et hiérarchique qui leur est plus habituel.
On pourrait espérer que ces circonstances particulières pousseraient leurs organisations marxistes-léninistes dans la direction de la gauche libertaire et anti-autoritaire, mais l'histoire montre que l'inverse est bien plus probable.
Il est clair que la participation marxiste-léniniste dans ces collectifs de travailleur·es commence à y réintroduire des relations hiérarchiques entre les militant·es qui y travaillent et en font concrètement partie.
Bien que l'on ne sache pas encore si cela s'étend aux travailleur·es, les discussions évoquant l'espoir de voir émerger des "dirigeant·es" au sein du mouvement ouvrier semblent préfigurer une recherche de la stratification de ce même mouvement chez les marxistes-léninistes singapourien·nes. Cela reste fidèle à l'autoritarisme propre à cette tradition et à son incapacité à concevoir des relations autrement que selon une logique descendante, reflétant possiblement l'espoir marxiste-léniniste de pouvoir influencer plus efficacement de telles structures organisationnelles hiérarchiques.
Que reste-t-il donc à faire pour le mouvement anarchiste à Singapour ?
Au moment de l'écriture de ce texte, il n'existe pas de mouvement anarchiste à Singapour capable de s'opposer à ce complexe marxiste-léniniste.
Plutôt, des groupes clandestins et des acteurices individuel·les peuvent occasionnellement agir directement de concert avec des travailleur·es migrants, formant des syndicats illégaux, ou bien iels sont contraints d'évoluer en marge d'organisations effectivement marxistes-léninistes, compte tenu de leur domination quasi totale, sur le plan pratique et opérationnel, dans la direction du paysage militant situé à gauche des libéraux à Singapour.
Il n'existe aucun mouvement anarchiste organisé capable d'offrir des alternatives à la domination marxiste-léniniste sur la politique anti-système de la cité-État. La tâche d'en bâtir un incombe donc aux anarchistes, ainsi qu'aux adeptes d'autres traditions socialistes libertaires, malgré leur isolement, de se retrouver et d'établir des groupes d'affinité fondés sur le libre association, afin de contrer le marxisme-léninisme dans les espaces militants et de combattre leurs tendances autoritaires à la racine.
Signé.
Un drapeau noir parmi les rouges.