Pierre Martinet

Concession perpétuelle pour un fumier

septembre 1890

  Obsèques boulangistes

Obsèques boulangistes

Comédie des comédies ! J’ai fait, il y a sept ou huit ans, le coup de poing, au cirque Fernando, pour installer Joffrin président contre Clémenceau ; j’ai vu Clémenceau se livrer pendant deux heures aux subtils retours de son éloquence, pour captiver enfin l’assemblée ; j’ai vu Joffrin, brutal, tapant avec un maillet sur la tribune, se garder fidèle sa troupe ; j’ai entendu Clémenceau et Joffrin se défier et l’un dire à l’autre, d’une voix où le mépris sifflait : « Joffrin, si vous ne mettez pas l’ordre du jour aux voix, c’est une déloyauté ! » ; oui, j’ai vu ces deux hommes se haïr, et hier, j’ai vu Clémenceau suivant le corbillard de Joffrin !

Avec Clémenceau, il y avait dix mille autres boulangistes.

Parfaitement ! des boulangistes ! Rendre des honneurs à un homme, soit vivant, soit crevé, c’est faire de la boulange ; se cotiser, se serrer le ventre pour acheter des fleurs et des drapeaux, c’est faire de la boulange ; crier : « Vive Joffrin ! », c’est de la boulange.

Dès que vous admettez qu’un homme plus intelligent ou plus droit pourra posséder plus que les autres, vous avez créé le principe d’appropriation et vous serez cause que ce sera surtout les méchants qui posséderont. Il en est de même si l’on admet le principe d’honorification (je crée le mot). Dès que vous acceptez que des honneurs spéciaux soient rendus à quelqu’un, vous êtes cause que croix, galons, dignités, places, appointements, — et les couronnes mortuaires après la vie, — iront aux plus infâmes.

Hier, partant — en reporter — à ces funérailles, j’ai dit en plaisantant à une douzaine d’anarchistes : — Voilà : des ouvriers se sont cotisés pour donner des fleurs à Joffrin. C’était l’orateur de leur parti. Moi, je suis un peu orateur aussi. Cotisez-vous pour m’avoir un fiacre : vous irez à pied.

Ils ont bien compris ce que je voulais dire et que nul ne doit se priver pour une illusion.

J’ai revu les camarades une heure après, au moment où le convoi franchissait le canal.

J’ai dit : — Combien faudrait-il d’années pour faire comprendre à cette foule, par la parole ou par l’écrit, qu’elle s’avilit en glorifiant un homme, et que de son avilissement naîtront de futurs boulangistes pour un futur Boulanger ! Combien d’années ? Mais si nous avions le courage de jeter une belle bombe parmi tous ces sales parapluis, et si l’on savait qu’à chaque fois qu’un peuple ainsi s’agenouille, il y aura un propagandiste pour recommencer, croyez-vous pas qu’avant peu on cesserait d’honorer des carcasses ?

Mais j’insulte un mort ! Et je vais m’attirer une leçon du duo qui rédige le couplet de tête de l’Égalité !

« Écoutez-les : La logique dit qu’attaquer un mort est inutile… Il est mesquin et lâche d’attaquer qui ne peut se défendre. Les hommes ne sont rien. Les idées sont tout. Joffrin disparu, nous restons les intraitables adversaires de la rue Cadet. Mais Joffrin ? Mais l’homme ? Il n’est plus : il ne fait plus obstacle. Ah ! certes, si la bourgeoisie essaie de ressusciter un cadavre pour s’en faire une arme, nous ne devons pas hésiter à dire tout haut ce que nous considérons comme honorable de passer sous silence. »

Que voilà bien le raisonnement d’un candidat qui veut déjà amadouer Clignancourt !

En vérité ! nous ne sommes pas courageux, nous qui heurtons de front un tel préjugé ! Joffrin mort, il ne reste pas assez de Goliaths dans le possibibilisme pour tenter de nous assommer parce que nous crachons sur sa cendre ? On nous manquera peut-être si, quand ils seront trois, ils nous rencontrent seul ?

Et puis, est-ce que, hier, la bourgeoisie n’a pas utilisé le cadavre de Joffrin ? Est-ce que la police n’était pas là en amie ? Est-ce que le Conseil général et le Conseil municipal n’avaient pas acheté deux lourdes couronnes avec notre argent ? Est-ce qu’on aurait fait tout cela si Joffrin était resté un révolutionnaire intransigeant ? Est-ce qu’on n’a pas voulu, par cette parade, démontrer comment sont récompensés les révoltés qui s’assagissent ? Est-ce que cet apparat n’a pas été fait parce qu’on lui est reconnaissant d’avoir retiré des fusils à la révolution et d’avoir converti des insurgés en garçons de couloirs à l’Hôtel de Ville ?

Ils avaient mis hier, ces farouches domestiques, leur belle livrée bleue. On ne voyait que ça. Voilà ce que nous reprochons à Joffrin : il a domestiqué des émeutiers.

Eh bien ! enterrez vos traîtres sans fracas, et nous nous tairons. Mais si vous faites du fla-fla, nous crierons à la chienlit. Et quand vous demanderez un monument pour Rouillon, nous dirons que voulez ériger une renommée à une vache. Et quand vous obtiendrez une concession perpétuelle pour Joffrin, nous répéterons qu’il faut écrire sur la concession :

Ci-gît un fumier !


extrait le 14 juillet 2026 de Wikisource (qui le reprend de la publication originale de L'Anarchie, septembre 1890)