#title Lewis Mumford #author Miguel Amorós #date mai 2021 #source Consulté le 19 septembre 2026 de https://sniadecky.wordpress.com/2026/09/10/amoros-mumford-fr/ #lang fr #pubdate 2026-09-19T16:29:57 #topics critique de la technologie, urbanisme #notes Traduction par Jacques Hardeau, juillet 2026. Titre original : “Lewis Mumford” La cité et la technique.
La lecture la plus éclairante de notre civilisation En rendant hommage au New-Yorkais Lewis Mumford (1895-1990), nous évoquons une figure bien étrange à notre époque, car le savoir universel est un anachronisme à l’ère de la connaissance spécialisée, où règne une ignorance fonctionnelle [[#_ftn1][[1]]] caractéristique et où l’érudition est très peu valorisée. Christian Ferrer le considère comme « l’un des derniers humanistes du XXe siècle ». Mumford fut le témoin horrifié des désastres du règne de la bourgeoisie industrielle, des conséquences catastrophiques de ce qu’on appelait le progrès, et il voulut y remédier de manière idéaliste, c’est-à-dire en alertant le monde. Comment ? En tentant de créer une atmosphère culturelle critique envers le progrès qui convaincrait les élites conscientes du problème qu’il existait des moyens bien plus humains d’aborder et de réorienter l’évolution de la société vers des fins plus épanouissantes sans passer nécessairement par la mécanisation. L’humanité devait contrôler son environnement, et non s’y soumettre. À cette fin, il a mené un immense travail encyclopédique dans des domaines aussi variés que la sociologie, l’histoire, la technique, l’utopie, l’urbanisme, l’architecture, la critique littéraire et l’art. Il a constaté que l’asservissement technologique au développement économique, l’artificialisation de la vie quotidienne et l’application de principes techniques à l’organisation sociale étaient des phénomènes qui avaient commencé à se généraliser au début du siècle dernier, et qui avaient conduit à s’interroger sur la technologie et remettre en question son rôle déshumanisant dans la société bourgeoise, et en particulier l’énorme concentration de pouvoir qu’elle engendrait, capable d’abrutir et d’asservir les masses avec une facilité surprenante. Le corollaire de la critique de la technologie fut donc la critique du cadre dans lequel celle-ci s’épanouit : la ville. La pensée s’y est façonnée et les arts l’ont façonnée : la ville a été une œuvre d’art collective et un fait philosophique. Il existait une relation dialectique entre elle et ceux qui l’habitaient autrefois : les bâtiments et les rues n’ont pas seulement été créés par les citoyens ; à leur tour, ceux-ci ont été créés par ceux-là. Mais ce projet collectif de vie en communauté, cette expérience politique intégrée, s’est « désurbanisé », a perdu l’« urbanité » qui la caractérisait, dégénérant en un mécanisme anémique et parasitaire. Ces deux critiques, celle de la technologie et celle de la ville « désurbanisée », occupent une place centrale dans l’œuvre de Mumford et l’on peut dire qu’elles constituent ses principales contributions à la pensée émancipatrice. Mumford ne part pas de zéro ; ses sources d’inspiration ne sont pas cachées. Il convient tout d’abord de souligner celle de Patrick Geddes [voir la note ci-dessous], premier analyste de la dégénérescence urbaine, dont il empruntera le lexique conceptuel : « conurbation », « paléotechnique », « néotechnique », « eutopie », « mégalopole »… et auprès duquel il apprendra à considérer la ville comme un « organe » de la liberté et de la créativité humaines, en étudiant ses coutumes, son rôle culturel et son histoire, et pas seulement sa structure et son aménagement. On peut citer ensuite le penseur de la cité-jardin, Ebenezer Howard, les esprits libres de son pays que sont Ralph Waldo Emerson et David Thoreau, William Morris et Kropotkine, l’architecte Frank Lloyd Wright et l’historien Oswald Spengler, Roderick Seindenberg – l’auteur de L’homme post-historique (1950) – et le pionnier de l’écologie George Perkins Marsh, etc. Mumford a écrit deux ouvrages majeurs sur le thème de la ville : La Culture des villes (1938 ; non traduit en français) et La Cité à travers l’histoire (1961) [cf. bibliographie en fin d’article], en plus de nombreux articles, dont certains ont par la suite été rassemblés dans des recueils. Tout au long de son œuvre, il nous explique de manière captivante que la ville traditionnelle, la polis, n’a rien à voir avec l’agglomération dysfonctionnelle qu’elle est devenue ; bien au contraire, née d’une association ancestrale entre urbs et civitas, entre territoire et communauté, elle avait dépassé dialectiquement le stade rural et villageois. Elle se distinguait de la campagne tout en la préservant, c’est-à-dire en entretenant une relation étroite avec elle. C’était le lieu où la force organisée issue des villages se transformait en culture, et l’énergie [[#_ftn2][[2]]], en vie politique collective ; c’était donc l’élément fédérateur des sociétés émancipées, l’instrument par excellence de la participation humaine consciente à l’histoire. Au même titre que la langue et la création de symboles, Mumford considérait la ville comme la plus grande œuvre de l’homme. À l’origine, c’était un être social vivant, un système organique capable d’accumuler et de transmettre le savoir et l’expérience d’une génération à l’autre, et non une machine à faire de l’argent ou à accumuler du pouvoir. Son origine était culturelle, et non simplement économique. C’est à juste titre qu’on disait au Moyen Âge que son air rendait libre, car seule la liberté donnait un sens à la vie citoyenne. Toutes les activités qui se déroulaient en son sein faisaient partie d’un tout ; elles ne pouvaient être séparées les unes des autres ni dépasser un cadre fixé par des réglementations précises. Mais son déclin est lié à la formation d’un pouvoir extérieur capable de discipliner la société dans son ensemble, d’en séparer les parties et de les contraindre à fonctionner mécaniquement comme un ensemble coordonné. Nous reconnaissons dans ce pouvoir ce Léviathan que Mumford place au sommet de ce qu’il appelle la « mégamachine », c’est-à-dire l’État. À l’ombre de l’État, une classe sociale, la bourgeoisie, s’élève socialement, et avec elle, une activité prend le dessus : l’économie. Le capitalisme, un système économique, se développe et s’empare de la société. La ville est désormais dépourvue d’objectifs « civiques » et ne garantit plus l’existence des vestiges d’autonomie qui ont survécu, ce que Mumford définissait comme « l’autodirection, l’auto-expression et l’épanouissement personnel ». Depuis le milieu du XIXe siècle, le progrès se manifeste par l’abondance d’objets techniques ou par la production mécanisée, et non par la diversité des compétences et des intérêts réunis – ni par la diversité des relations de voisinage – ni par l’autogouvernance. Cependant, la ville conservait ses apparences extérieures et n’a pas subi de modifications physiques jusqu’au déplacement du complexe technique « eau-bois », qui régissait l’activité productive, par le complexe « charbon-fer ». La machine est alors devenue incontournable. L’usine a supplanté l’atelier et a rompu avec l’agriculture. La ville s’est définitivement séparée de la campagne pour l’exploiter à fond. Tandis que le territoire, fragmenté par les voies ferrées, s’épuisait, s’appauvrissait et se détériorait, la ville se défigurait en « métropole » industrielle, qui a continué à croître jusqu’à se dégrader en une « mégalopole » bureaucratisée, centrée sur les affaires. La mégalopole est l’image de l’espace conçu par le capitalisme ; elle concentre de nombreuses ressources, mais était dépourvue de véritables finalités. Elle n’était pas guidée par des intérêts collectifs généraux, mais par des intérêts de classe qui se résument au pouvoir, au profit et au rendement. Le fossé entre les classes est devenu abyssal, le savoir s’est éloigné de la vie et « la ville, en tant que lieu d’association et havre de culture, devient un lieu de dissociation et une menace pour la culture réelle » (La Culture des villes). L’exercice du pouvoir est devenu l’apanage d’un clan fermé, d’une mafia de mercenaires politiques et d’experts fonctionnant de manière mécanique. Les abus, l’arbitraire, l’exploitation et la stérilisation du territoire se sont généralisés. Les dépenses sont excessives malgré la technologie et de plus en plus difficiles à supporter. Au final, un pur gaspillage. La « tyrannopole », étape suivante de la régression, est un modèle invivable et conduit à l’effondrement social, à la mort de l’urbain, à la « nécropole », comme la qualifie notre auteur. Mumford a consacré plusieurs ouvrages à la technique, dont les principaux sont Technique et civilisation (1934), Les transformations de l’homme (1956) et Le mythe de la machine (divisé en deux parties : “Technique et évolution humaine”, 1967, et “Le Pentagone de la puissance”, 1970) [cf. bibliographie en fin d’article]. On peut y suivre l’évolution de sa pensée, très critique à l’égard de la régression de la société capitaliste, passant d’un optimisme technologique relatif à ses débuts à une condamnation sans concession du système mécanisé de la puissance, « qui élimine délibérément la personnalité humaine dans sa totalité, ne tient aucun compte du processus historique, exagère le rôle de l’intelligence abstraite, et fait de la domination de la nature physique, et finalement de l’homme lui-même, le but principal de l’existence » (conférence “Techniques démocratiques et techniques autoritaires”, 1963). C’est l’un des nombreux points de convergence entre l’analyse de Mumford et celle des penseurs de l’École de Francfort. Mumford considérait que l’époque « paléotechnique », qui correspondait au capitalisme « minier » prédateur, était une période de transition, et que la nouvelle époque « néotechnique », inaugurée par l’énergie hydroélectrique et les nouveaux matériaux, si elle était soutenue par une planification régionale, pouvait conduire à une société libérée des impératifs économiques et bureaucratiques. Mais il s’est vite rendu compte que la liberté apportée par les deux piliers du progrès, la science expérimentale et l’invention mécanique, n’était qu’une forme bien plus sophistiquée de l’esclavage d’autrefois. C’était le genre de liberté qui convenait à « l’homme post-historique », cet individu déterminé par la technologie, à la personnalité mutilée, déraciné et uniformisé afin d’être régulé par le système, qui, dans les années 1960, était déjà le spécimen dominant dans les zones de capitalisme « avancé », l’atome de la masse manipulé par les nouveaux bâtisseurs de pyramides. Mumford faisait référence aux techniques anciennes, « démocratiques », propre au monde agricole, qui avaient façonné l’homme dans la mesure où les techniques peuvent le faire, et qui avaient contribué à la stabilité des sociétés jusqu’à une époque récente. Cela évoque « l’outil convivial » d’Ivan Illich. Selon la conférence citée plus haut, ces techniques constituent « la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. » Celle-ci avait été supplantée par une « technique autoritaire » fondée sur une division extrême du travail et la spécialisation des fonctions, organisée et extrêmement puissante, mais aussi source de déséquilibre et d’instabilité, hostile à la vie et responsable de la création d’un pouvoir omnipotent, de la hiérarchie, de l’esclavage et de l’armée, c’est-à-dire créatrice d’une barbarie particulière qui n’était plus une « culture » mais de la « civilisation ». Cette « mégatechnique » était passée inaperçue aux yeux des historiens car la « mégamachine » initiale était composée d’éléments humains. L’immense armée d’ouvriers et d’artisans qui ont construit les pyramides d’Égypte constituait un premier exemple de « machine à travailler », qui coexistait avec l’armée, c’est-à-dire avec la « machine militaire », les deux pôles de la civilisation. Toutes deux étaient coordonnées par le clergé et la bureaucratie, à savoir par la « machine invisible ». Pour démontrer qu’il s’agissait bel et bien d’une machine, Mumford a recouru à la définition classique : « une machine est une combinaison de pièces résistantes dont chacune est spécialisée dans une fonction et qui, toutes ensemble, fonctionnent sous contrôle humain en utilisant de l’énergie afin d’accomplir des travaux. » Or, la mégamachine répond à ces critères. Le fait que les pièces ne fussent ni en bois ni en métal révélait simplement que la mécanisation de l’homme avait précédé celle des outils. Pendant longtemps, la mégamachine a limité ses manifestations à la guerre. Les grandes puissances de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge s’étaient fragmentées en entités plus petites, seigneuries féodales ou cités. Ce n’est qu’avec l’invention de l’État-nation – un produit de la Révolution française – et l’introduction de l’usine – un fruit de la Révolution industrielle – qu’un modèle d’ordre coercitif a pu s’imposer. Les conditions semblèrent s’assouplir, du moins en Amérique, après la Première Guerre mondiale, à mesure que progressait l’ère néo-technique, mais la liberté de l’individu soumis à l’organisation verticale était pratiquement inexistante. L’inconscience découlant de la mécanisation du comportement ramenait l’être humain à ses pulsions inconscientes les plus sombres et à ses instincts les plus cachés. Parallèlement, la conscience se sentait impuissante, comme prise au piège dans les rouages d’une machine conçue par un esprit paranoïaque. En effet, avec l’avènement des régimes totalitaires nazis et soviétiques, les pires craintes semblaient se réaliser ; tous les espoirs humanistes s’effondraient. Toutefois, pour Mumford, la mégamachine moderne n’atteindrait pas son apogée dans le totalitarisme, mais dans les bombes atomiques, les fusées spatiales et les ordinateurs, qui fonctionneraient comme de nouvelles pyramides. C’est alors que la convergence des intérêts politiques, administratifs, militaires, scientifiques et économiques a donné naissance à une « machine invisible » plus moderne, mieux équipée et bien plus efficace. Après les échecs du nazisme et du stalinisme, les pions humains avaient été remplacés par des mécanismes électroniques automatiques, rendant inutiles les massacres et l’esclavage, puisque l’esprit d’indépendance et de rébellion pouvait être dompté et neutralisé par des méthodes plus douces de conditionnement et de contrôle [inspirées par la cybernétique, la nouvelle science du contrôle et de la communication chez l’animal et la machine ; NdT]. La métropole se réorganisait au gré des flux financiers et des intérêts des entreprises, grâce à un instrument par essence totalitaire : l’urbanisme. Ainsi, la vie urbaine était entièrement compartimentée et privatisée, répartie en fonctions mécaniques et commerciales, sans autre finalité que son propre fonctionnement automatique : voilà l’univers kafkaïen. La rue et la place publique ayant été supprimées en tant que lieux de rencontre et d’échange, l’appartement fut baptisé « machine à vivre » qui – selon Le Corbusier et le CIAM [[#_ftn3][[3]]] – avec la « machine à circuler », la voiture, la « machine à travailler », le bureau ou l’usine, et la « machine à se divertir », la télévision, plaçait les individus entièrement sous le signe de la domination, ou, pour mieux dire, dans l’ombre de la « mégamachine ». Mumford, pour éviter tout malentendu – il était antistalinien – et ne pas s’attirer les foudres des censeurs – il était américain –, utilisait le mot « démocratie » alors qu’il voulait dire « communisme » [ou « socialisme »]. Chez lui, la « démocratie » revêt toujours un sens communautaire intense, sans aucun rapport avec le parlementarisme. C’est peut-être par ignorance de ce fait, ou simplement par un manque total d’idées, que certains écolocrates et sociaux-démocrates verts ont voulu exploiter le filon idéologique de son œuvre, mais il convient de souligner qu’il ne croyait pas à la possibilité de réformer la « mégamachine » et proposait de la paralyser en transférant le pouvoir de décision de ses organes dirigeants vers « la personnalité humaine et le groupe autonome ». Il croyait, contrairement à tous les « citoyennistes » postmodernes, que le succès d’une révolution sociale dépendait du fait que ses promoteurs soient de petits groupes indépendants, qui ne recherchent pas le pouvoir mais s’en éloignent : « la désobéissance est le premier pas vers l’autonomie », et par conséquent, vers la révolution. Sur ce point, Thoreau était plus subversif que Marx. Mais ce détachement ne consistait pas en un retour à la nature, mais en un retour à la ville, à la relation harmonieuse entre la communauté civique et le territoire. La ruralité n’était pas pour autant niée, car une société libérée des impératifs productivistes a besoin d’une campagne libérée ; mais si cette libération pouvait être un moyen, la civitas était pour Mumford le but ultime. L’équilibre entre le rural et l’urbain ne passerait jamais par l’abolition de la ville, mais par sa restauration. Miguel Amorós.
Compte rendu d’une conférence-débat donnée à Terrassa, en mai 2021.

**Une note sur Patrick Geddes et le concept de conurbation aujourd’hui** Patrick Geddes (1854-1932) fut, entre autres, un pionnier de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, qu’il abordait sous tous les angles dans une approche évolutionniste et multidisciplinaire. Dans ses projets, l’interaction remplaçait la concurrence, à l’instar de ce que la « néotechnique » tentait de faire avec la « paléotechnique ». Conformément à sa foi dans le progrès social, il accordait toujours la priorité aux besoins humains, à la santé, aux intérêts et au bien-être des habitants, en préservant l’histoire, les coutumes et les usages plutôt que de céder aux impératifs du marché, aux modes et aux imitations. On se souvient toutefois principalement de lui pour le concept de « conurbation », lieu à la fois surpeuplé et dispersé, où les liens de voisinage s’affaiblissent et où les relations directes atteignent un niveau d’intensité minimal, de sorte que la vie sociale y disparait. Au cours des premières phases de l’industrialisation, on a assisté à une nouvelle répartition de l’habitat humain, jusque-là dispersé, avec l’urbanisation de régions et de provinces entières, jusqu’à former, après la Première Guerre mondiale, des agglomérations très différentes de la ville traditionnelle. Dans un ouvrage très connu, L’Évolution des villes, Geddes s’est attaché à nommer cette nouvelle réalité urbaine : « On ne peut pas les appeler des constellations. Le terme “conglomérat” serait aujourd’hui le plus proche, mais il risque de ne pas être bien compris. Et “conurbation” ? Ce pourrait être le mot clé pour désigner une nouvelle forme d’agrégation de la population qui développe, disons inconsciemment, de nouvelles formes de regroupement social, puis de gouvernement et d’administration spécifiques. » [[#_ftn4][[4]]] Cinquante ans plus tard, Lewis Mumford a étudié le processus qui conduisait à la généralisation de ce phénomène : « Les forces initiales à l’origine de la conurbation étaient dictées par le réseau électrique, le chemin de fer électrique et, plus récemment, par l’automobile et l’autoroute, de sorte que le mouvement, qui était au départ largement limité à la zone desservie par le chemin de fer, s’étend désormais partout. Alors que la première expansion du système industriel a donné naissance à une multitude de nouvelles villes et a considérablement accru la population des centres existants, l’étalement actuel de la zone d’habitation a, dans une large mesure, freiné cette croissance et a considérablement accru la production d’un tissu urbain plus ou moins indifférencié, sans aucun lien avec un noyau cohérent à l’intérieur ni avec une limite extérieure d’aucune sorte. […] Certains sont allés jusqu’à donner à la conurbation le nom inapproprié de mégalopole, alors qu’elle représente en réalité l’extrême opposé de la tendance qui a donné naissance à la ville originelle portant ce nom. La ville historique hypertrophiée était encore, de manière résiduelle, une entité ; la conurbation est une nullité et devient de plus en plus nulle à mesure qu’elle s’étend. » [[#_ftn5][[5]]] Il ne nous reste plus qu’à ajouter que, grâce aux nouvelles technologies des transports, de la construction et de l’information, le processus d’urbanisation a fini par anéantir les derniers vestiges de civilité qui subsistaient dans les grandes villes, de sorte que non seulement la distinction relative entre conurbation et métropole a disparu, mais aussi celle qui opposait la vieille ville à la campagne. La conurbation, agglomération impersonnelle de fragments urbains sans vie, est désormais le seul habitat possible, comme il sied à un territoire uniformisé et banalisé [[#_ftn6][[6]]]. Note publiée en annexe du livre Post Babilonia. La condición metropolitana contra el derecho al territorio, Virus Editorial, mars 2022. [1] L’ignorance fonctionnelle désigne le fait de mettre de côté, de ne pas chercher ou de rejeter volontairement certaines informations pour exécuter une tâche plus facilement, éviter les conflits ou s’adapter à un système sans le remettre en question. [NdT]
[2] Energie prise ici au sens ancien : « la force et fermeté dans l’action qui rend capable de grands effets » (Le Robert). [NdT]
[3] Congrès International d’Architecture Moderne, une série de congrès qui se sont tenus entre 1928 et 1959. Nés afin de promouvoir une architecture et un urbanisme fonctionnels, la première rencontre eut lieu en 1928, à La Sarraz (Suisse), Le Corbusier y joua un rôle important. [NdT]
[4] Patrick Geddes, L’Évolution des villes, Temenos, Paris, 1994, p. 41.
[5] Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire
[6] Note publiée en annexe du livre Post Babilonia. La condición metropolitana contra el derecho al territorio, Virus Editorial, mars 2022.