Les rapaces sont les bêtes de proie humaines, depuis les financiers de haut vol qui tournent sur les années en marche jusqu’aux placiers, qui dévorent le misérable sous ses haillons. Ce sont eux que nous allons mettre en scène dans ce roman de mœurs contemporaines.
Dans un salon, richement et bêtement décoré, trois femmes sont en présence.
Une vieille et deux jeunes.
La vieille a vingt ans, les deux autres à peu près le même âge, cela dépend du degré d’usure.
Celle qui promptement est devenue chiffon, aspire à une haute fortune et, comme on ne fait ces fortunes-là qu’avec le trafic de chair humaine, c’est pour cela qu’elle en vend. La voilà à son état.
C’est pour le plaisir qu’elle en procure — il y a des hommes qui en enrôlent pour donner à manger aux canons, il faut bien que tout le monde vive, n’est-ce pas ?
Les deux jeunes sont deux sœurs jumelles venues de Kergoël, en Bretagne, sur l’annonce de la première mise dans un journal bien pensant.
Madame la marquise de Donadieu, connaissant les dangers qui menacent toute jeune fille pauvre et jolie venant à Paris, engage celles qui ont ce double péril à s’adresser à elle (tous les jeudis, de 11 heures à midi, dans son salon, 26, rue de Rennes, Paris.).
Dame, quand on paye une annonce on a bien le droit de la mettre où on veut, la marquise avait mis la sienne dans le Lys de Sidon.
Le Lys de Sidon c’était une feuille pieuse qui fleurissait dans Paris, la ville de perdition. On avait mis « Sidon » pour changer un peu de la « Moderne Babylone ».
Tous les recteurs de Bretagne avaient fait colporter l’annonce par leurs élèves. Les journaux pieux l’avaient reproduite si bien que comme les allouettes au miroir venaient les filles d’Armorique chez la marquise.
D’ailleurs, il y avait moins d’enthousiasme, la perversité est si grande. Makaïke et Viktoria ont les coiffes blanches du pays, elles ont eu un petit frisson sans savoir pourquoi quand la marquise les a prévenues qu’elles allaient voir du beau monde.
Peut-être quelque poulpiquet des landes était venu jusque-là voltigeant autour d’elles et les avertissait.
Il devait se tromper, le poulpiguet des landes, le salon de Mme de Donadieu était, comme son nom, tout rempli d’encens. Makaïke, timidement, regarde sur la table un journal illustré (le Lys de la Vallée). Makaïke est liseuse — Mme Donadieu lui fait signe de le prendre ; la jeune fille, avec ravissement, reconnaît le pèlerinage de Kergoël. — Voilà le village avec les maisons aux murs de terre, le fossé comme au temps des Gaules.
Le photographe a saisi le défilé des pèlerins pareil à un ruban. — Ah ! voici leur maison là-bas, tout au bout. Makaïke la montre à sa sœur ; ravies, elles laissent flotter leur cœur au gré des parfums qui remplissent l’air — les voilà prises.
Leurs coiffes blanches leur semblent lourdes — elles les soulèvent et, comme on leur disait tout à l’heure, restent avec leurs cheveux blonds un peu déroulés — suivant le désir de la belle dame.
À cet instant, le beau monde commence à entrer.
On annonce : Mme de Sainte-Madelaine.
M. de Tunder.
Mme Céleste de Beauvallon.
Mme de Saint-Luc.
Mme de Saint-Gratien.
Que de saints !
En voilà encore :
M. de Saint-Alphonse.
Tous ces noms étaient donc descendus du ciel ?
Mais les personnages, d’abord étonnement, devinrent épouvantés ; les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre.
— Deux fleurs de genêt des landes de Bretagne, dit Mme de Donadieu montrant les jeunes filles qui rougissaient jusqu’au cou.
Elles ne comprirent pas grand’chose, ce soir-là, aux propos de tout ce beau monde mâle et femelle, d’autant plus que leur protectrice les força de prendre une foule de liqueurs douces ou parfumées.
Elles essayèrent longtemps, les pauvrettes, de se tenir éveillées, c’est impoli de s’endormir devant le monde.
Elles finirent pourtant par céder au sommeil — il était loin, bien loin le poulpiguet des landes.
Quand elles s’éveillèrent, les fraîches fleurs de genêts, la froide gelée avait passé sur elles.
Les pauvrettes n’avaient pas d’autre protection que les follets des landes, c’est-à-dire rien.
Ceux qui n’ont personne ne doivent-ils pas être la proie muette ? Telle est la justice, n’est-ce pas. — Mme de Donadieu ne se pressa pas de placer les jeunes Bretonnes. — Elles écrivaient à leur père combien cette sainte maison leur était hospitalière et leurs lettres étaient un sujet d’édification pour tout le pays.
Cela dura trois mois, pendant lesquels un grand nombre de fois le beau monde vint en soirée chez Mme de Donadieu ; chaque fois les deux sœurs avaient si grand sommeil qu’elles s’endormaient avant la fin de la fête.
Makaïke et Victoria devenaient tristes, Makaïke surtout ; peut-être était-ce l’ennui du pays ?
Un soir, Victoria ne dormit pas ; elle s’habituait aux soporifiques.
Une curiosité la tenait éveillée, et puis elle ne pouvait guère faire autrement que de garder le silence et de fermer les yeux : un demi-sommeil la tenait — l’oreille seule était libre.
Ce qu’elle entendit la frappa de terreur.
— Dorment-elles ? disait la voix douce du gros M. de Tunder.
— Pas assez, répondit Mme de Donadieu.
La belle dame passa sur le front des deux sœurs sa main froide dont le contact glaça d’effroi Victoria.
Bien sûr, elle n’allait pas dormir — la pauvre Victoria — plus que si c’était chez l’ogre, mais il était trop tard.
Mme de Donadieu se rendit un soir au bureau du Lys de Sidon.
Il y avait tout juste trois pelés décorés d’une foule de toisons d’or et un jeune tondu ras, dont les cheveux, pareils à une brosse de porc-épic, se tenaient droits et raides.
Voilà un qui porte sa haire sur sa tête ; c’est plus commode, disaient les incrédules qui, pour rire, se faufilaient parfois au sacré bureau du Lys de Sidon – comme on disait.
Un jour, quatre anarchistes s’étaient présentés pour prendre les croquis de ce saint lieu — mais, ayant tiré simultanément de leurs poches quatre œufs teints en noir, toute la rédaction, peu soucieuse du martyre, s’enfuit en poussant des cris désespérés.
Les quatre anarchistes furent arrêtés avec des précautions infinies — ils tenaient toujours à la main les redoutables œufs — deux brigades les conduisirent au poste où ils proposèrent de faire une expérience, ce qui ayant été refusé, on tenta de les désarmer : les œufs se cassèrent dans la lutte, répandant une odeur infecte : ils avaient eu soin d’en prendre de pourris.
Vous croyez peut-être que cela suffit pour convaincre de quelle nature étaient les bombes — point du tout. On crut pendant quelques heures à un explosif liquide : le goût ammoniacal répandu dans la salle et autres indices devaient être pris en considération.
Enfin, des chimistes requis se prononcèrent au bout de trois heures de patientes et prudentes études.
Les quatre anarchistes en furent quittes pour six mois de prison, comme ayant porté le trouble au bureau du journal pieux et insulté l’autorité — dans l’exercice de ses fonctions.
Ce qui les étonna, ce fut qu’on n’ajoutât pas « rébellion » puisque c’étaient en tentant de les désarmer des œufs que ces projectiles s’étaient cassés. — On les fit taire quand ils voulurent préciser les faits.
Ils firent leurs six mois de prison, mais l’affaire des œufs s’ébruita quand même, et chaque fois qu’on parlait d’omelette devant un des quatre pelés ou devant le tondu qui formaient le comité du Lys de Sidon, ces individus bien pensants jetaient sous leurs paupières baissées des regards furibonds et s’éclipsaient à miracle.
Mme de Donadieu les trouva, ce soir-là, d’une humeur exécrable, leur dernier numéro ayant eu un succès dont ils s’étaient d’abord étonnés et réjouis, servait à l’ébahissement joyeux de tous les mal pensants. C’est qu’il contenait l’éloge, presque la béatification, d’un certain abbé Ratiche qu’on venait d’arrêter en train de commettre dans la moderne Babylone quelques-unes des choses qu’on reproche à l’ancienne.
Mme de Donadieu fut introduite immédiatement près des trois pelés par le jeune tondu.
L’aspect de la belle dame en mirobolante toilette mit un éclair joyeux sur les trois faces patibulaires de la sacrée rédaction — et pareils à ces diables qu’un ressort pousse hors de la boîte, ils se dressèrent rouges jusqu’aux oreilles, les paupières clignotantes, la gueule et les narines ouvertes.
L’air inquiet de Mme Donadieu coupa court aux civilités empressées des trois bonshommes :
Pour l’amour de Dieu, dit-elle, sauvez-moi : Que veut-on vous prendre ? Deux misérables petites Bretonnes qui se sont sauvées de ma maison pour courir le trottoir vont me couvrir de calomnies.
— Comment, chère madame, pour courir le trottoir ?
— Pourquoi voulez-vous que ce soit ?
— Peut-être pour suivre quelqu’un !
— C’est la même chose un ou plusieurs ; elles vont couvrir ma maison d’opprobre et de calomnies.
— Mais ce n’était pas votre faute si elles sont parties ; on mettra dans le Lys de Sidon un article fulminant contre elles.
— Gardez-vous-en bien !
— Votre charité va trop loin, chère dame. Et le jeune tondu s’inclina avec respect.
Un des pelés reprit : Il est impossible d’agir autrement puisque, surtout de Bretagne, on n’arrive dans votre sainte maison que par la voie du Lys de Sidon — il faut que l’honneur du journal comme le vôtre — soit sauf.
Mme de Donadieu essaya encore quelques observations, mais les trois pelés et le tondu furent inflexibles ; elle s’était fourvoyée.
Pendant ce temps, marchant par les nuits froides, mangeant à peine un peu en se reposant le matin au seuil des fermes le long du chemin ; les deux sœurs Maikaïke et Viktoria s’en retournaient en Bretagne. La route est longue et triste, plus triste était encore le cœur des pauvres filles.
Enfin, apparut Kergail avec ses maisons aux murs de terre ; alors elles s’assirent sur la route et se mirent à pleurer. Un vol de corbeaux remplissait l’air poussant des cris aigus.
C’était donc sur elles qu’ils tournaient ? Mais, oui, c’était sur leurs têtes !
— Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce que tu avais vu quand nous nous sommes sauvées, Viktoria ?
— Je ne peux pas !
— J’ai peur de deviner trop de mal. Je voudrais que tu me rassures.
— Ne te rassure pas, Maikaïke, aucun mal ne peut être plus grand, rien ne peut plus nous arriver ! Nous sommes perdues !
Elles se remirent à pleurer. C’était dès le matin, le petit gardeur de vaches, Yves Gallo, descendait avec ses bêtes, son bisac sur l’épaule, un vieil almanach serré contre sa poitrine. C’était là son trésor, il y voyait les phases de la lune, l’heure des hautes marées. Enfin, une foule de choses qui le charmaient.
L’enfant, toujours seul devant la nature, s’était identifié avec elle ; le vent lui chantait de douces ou terribles choses Les flots l’appelaient près du bord et longtemps il y restait pensif regardant devant lui — les ailes de mouettes ou les voiles blancs à l’horizon.
LOUISE MICHEL.