#title La première du Drapeau noir aux anarchistes #date 1883 #source Premier numéro du Drapeau noir (via Archives anarchistes et Commons) #lang fr #pubdate 2026-06-28T15:05:05 #authors Le Drapeau noir, Anonyme #topics anarchisme en France, Lyon, Canuts, Le Droit social, L'Étendard révolutionnaire, la Lutte #notes Un des premiers textes anarchistes (dans le premier titre de presse à porter ce nom) reprenant le drapeau noir comme symbole. (12 août 1883) Est-il bien besoin d’un programme en prenant pour notre journal le titre de Drapeau noir ; n’indiquons-nous pas déjà quelle sera notre ligne de conduite ? En prenant ce titre, nous nous sommes inspirés de l’histoire locale de la ville de Lyon, car c’est sur les hauteurs de la Croix-Rousse et à Vaise que les travailleurs, poussés par la faim, arborèrent, pour la première fois, ce signe de deuil et de vengeance, et en firent ainsi l’emblème des revendications sociales. En prenant ce titre, c’est donc dire que nous serons toujours du côté des travailleurs contre les exploiteurs, des opprimés contre les oppresseurs. C’est un engagement auquel nous ne faillirons pas, nous inspirant de la campagne qu’ont commencée nos aînés du Droit Social, de l’Étendard révolutionnaire et de la Lutte, on verra le Drapeau noir flotter au premier dans l’assaut donné par les anarchistes contre cette vieille société corrompue, qui déjà oscille sur ses bases ; organe de lutte et de combat, le Drapeau noir fera la guerre à tous les abus, à tous les préjugés, à tous les vices, à toutes les hypocrisies, qui, sous le nom d’institutions sociales, se liguent actuellement pour retarder la chute de ce vieux monde pourri, qui, livré à lui-même, ne tarderait pas à s’écrouler sous le poids de ses infamies. Partisans de la liberté absolue, nous ferons la guerre à tous ces pseudo-libéraux, fabricants de lois, qui ne comprennent la liberté que lorsqu’elle est bien réglementée, pour nous qui pensons que la liberté n’est réelle qu’à condition qu’elle soit sans entrave, nous ferons la guerre aux lois, aux codes, aux juges, aux policiers et à toutes les institutions enfin, dont le véritable but est de restreindre cette liberté, que l’on nous proclame si haut, et de favoriser l’exploitation des masses par une minorité de privilégiés. Ne voulant tenir la liberté de personne que de nous-mêmes, nous nous écarterons de ces luttes électorales, qui n’ont qu’un seul effet, égarer les travailleurs à la poursuite de réformes illusoires, et à leur faire croire à un semblant de liberté, quand, en fin de compte, ils n’ont que celle de choisir le bâton qui doit les frapper, en leur laissant le choix de ceux qui doivent les commander, ne voulant pas de maîtres, nous nous abstiendrons de nous en donner. Mais quand nous disons que nous nous éloignerons des luttes électorales pour ne pas prendre part à leurs tripotages, cela ne veut pas dire que nous nous désintéresserons de la lutte ; non, car chaque fois que l’occasion se présentera d’arracher un masque, de découvrir une hypocrisie, de dévoiler un mensonge, on nous verra descendre dans l’arène, afin de démontrer aux travailleurs que tous ces clowns du tremplin politique, tous ces charlatans de panacées sociales, tous ces révolutionnaires à faux nez qui viennent quémander leurs suffrages, tous n’ont, en réalité, qu’un seul et unique programme : arriver au pouvoir pour y vivre à leurs dépens, en les amusant avec des sornettes. Convaincus que, pour être libre, il faut à l’homme les moyens économiques d’user de cette liberté, c’est donc dire que, transportant la lutte sur le terrain économique, nous ferons la guerre à tout ce qui de près ou de loin vit d’exploitation ; nous démontrerons aux travailleurs, que tant qu’ils auront des patrons pour les exploiter, des propriétaires pour leur marchander le coin de logement où ils s’abritent, des capitalistes, qui feront produire leurs capitaux aux dépens de leurs forces de travail, à eux producteurs, et au-dessus de tout cela une organisation sociale créée exprès pour protéger cette exploitation, nous leur ferons comprendre qu’ils n’ont rien à espérer tant qu’ils subiront cette organisation, tant qu’ils ne seront pas débarrassés de ces sangsues. Partant de ce principe, nous prendrons tour à tour toutes les réformes, tous les palliatifs proposés par les empiriques en quête de badauds à tromper, nous les disséquerons sous les yeux du public et ferons voir ce que sont toutes ces réformes en réalité : des amusettes pour endormir les travailleurs. Nous ferons comprendre à ceux-ci que loin de s’attarder à la poursuite de réformes illusoires, ils doivent poursuivre ce but : la prise de possession de ce sol et de ce capital qui leur ont été soustraits par ceux qui le détiennent. Nous leur ferons voir qu’étant donné le développement de l’industrialisme actuel, étant donné la concentration de capitaux qui s’opère, aux paysans la grande propriété qui va se reconstituant tous les jours, à tous qu’étant donné le développement de l’outillage mécanique qui va grandissant tous les jours, et qui permet à leurs exploiteurs de produire plus vite et à meilleur marché en supprimant une grande partie de leur personnel ouvrier, ils ne tarderont pas à être poussés dans la rue pour y proclamer leur droit à l’existence. S’ils ne veulent pas être encore une fois dupés, s’ils ne veulent pas que cette révolution, qu’ils se trouveront entraînés à faire malgré eux, leur soit escamotée, ils devront dès le début s’emparer de ces ateliers, qui aujourd’hui sont des bagnes pour eux ; ils devront s’emparer de cette terre qui en bonne justice doit appartenir à tous, mais qu’ils devront par dessus tout, détruire non seulement l’autorité qui actuellement pèse sur eux, mais encore celle qui, sortie de leurs rangs, voudrait s’imposer au jour de la Révolution. Enfin, convaincus aussi que, pour que cette révolution tourne au profit de nos idées, il faudra que, dès le début, une certaine minorité d’hommes conscients et éclairés, entraînent par leurs actes toute la masse flottante, qui marche toujours à la remorque de ceux qui la conduisent ; convaincus qu’on ne rend les individus aptes à s’émanciper moralement qu’en les habituant à agir d’eux-mêmes, nous préconiserons l’initiative individuelle de toutes nos forces. Convaincus aussi que la propagande théorique ne suffirait pas à créer cette minorité consciente, convaincus que les préjugés tiennent par trop de racines dans le cerveau de l’homme pour disparaître au souffle de la parole ; convaincus qu’ils ne disparaîtront qu’en entrant carrément en lutte avec eux, on nous verra applaudir à tout acte de révolte individuelle contre l’organisation actuelle, convaincus que ceux qui auront su se passer d’autorité parmi eux pour faire la guerre à la société actuelle, sauront bien s’en passer dans la société future. Que ce soit l’ouvrier qui se venge du patron qui l’exploite, que ce soit le locataire qui se débarrasse d’un propriétaire trop exigeant, que ce soit un gouverné qui supprime le policier qui l’arrête ; le juge, qui lui applique la loi ou le député ou ministre qui la fabrique, on nous verra applaudir tous les actes révolutionnaires qui s’attaqueront à un des préjugés sociaux, et nous ferons comprendre en même temps aux travailleurs qu’ils n’ont de justice à attendre que d’eux-mêmes, que pour être libres politiquement et économiquement, ils n’ont qu’à le vouloir.