#title Ma violence #author Françoise #date mai 1978 #source extrait le 20 juillet 2026 de [[http://www.archivesautonomies.org/IMG/pdf/feminisme/Coleres/Colere-n00.pdf][Archives autonomie]] #lang fr #pubdate 2026-07-20T15:20:19 #topics violence, action directe, pornographie, film pornographique, émeute, anarcha-féminisme, anarchisme en France, féminisme en France, vss #keywords Colères #notes Article dans Colères, une publication anarcha-féministe importante des années 1970 ; ici son numéro 0. Ma violence, d'abord bien canalisée par mon éducation. Ma violence punaisée dans les images d'Epinal d'une mère douce et passive, d'un regard éternellement clair et serein, d'une tête aux cheveux lisses et toujours baissée. Ma violence méprisée par : "les filles, ça ne sait pas se battre ; elles pincent et tirent les cheveux". Ma violence condamnée dans mon adolescence à cause de la brusquerie de mes gestes si souvent reprochée. Ma violence ridiculisée par mes vêtements. Comment être violente lorsqu'on vous juche sur des talons et qu'on vous moule dans des robes ? Ne jamais pouvoir exprimer sa violence, même par des jurons jugés grossiers dans la bouche d'une fille. Alors que nous rest-t'il ? Les larmes. Celles-là, par contre, on nous les a laissées parce qu'elles sont bien passives et enlèvent pendant un temps toute possibilité de révolte ; et puis, en même temps, tellement méprisées : "les filles, ça pleurnichent tout le temps". Et, parallèlement, ma révolte devant la vie qu'on m'avait tracée : pourquoi ne devrais-je être qu'une paire de bras qui s'ouvre au mari et aux enfants et qui ne bougent qu'à travers une éponge, un balai ou une aiguille à tricoter. En même temps qu'on nous éduquait passives et douces, nous devions le rester dans une société violente. Aller dire, à dix-huit ans, "merde" à un chef ou "t'as la bite en fleur" à un phallo quand on vous interdit les grossièretés pendant votre enfance ! Comment pouvoir hurler quand on nous pince les fesses, puisqu'on nous a toujours appris à nous taire ! Déjà pouvoir réapprendre la violence verbale, même si on a l'air d'une poissonnière, comme disaient nos parents. Se réapproprier tous les mots que seuls les hommes avaient droit de prononcer : baiser, bite, etc... c'est une bonne arme pour ne plus apparaître douce, soumise et passive. Mais la violence physique nous est toujours niée, à quelque niveau qu'elle soit. Au niveau de la société, le crime le plus odieux est celui commis par les "mères indignes" qui tuent leurs enfants ; alors que ce geste est la réponse à la violence que lui fait la société en ne lui permettant pas une vraie contraception, une possibilité d'avortement ou une prise en charge collective des enfants. Au niveau de la gauche, notre violence est interdite, la nuit, pendant les occupations d'entreprises - ce n'est pas la place d'une femme -. Et lorsque cette violence apparaît, elle est tournée en dérision. Ainsi le 1er mai 1976, en affirmant que les femmes les avaient attaqués avec des épingles à chapeaux. Non, les femmes n'utilisent pas leurs mains ou les batons de banderolles, mais une arme perfide et sournoise qui leur ressemble tant... d'ailleurs toute féministe qui se respecte porte sur soi une aiguille à chapeaux. Mais, niée, aussi, dans le mouvement des femmes, et cela a été révélateur pendant la manifestation des femmes du 4 mars 1978 : "Choisir" traitaient les femmes libertaires d'hystériques. Nous ne sommes pas violentes, nous sommes hystériques. Les mecs attendaient devant les cinémas pornographiques pour pouvoir les casser le passage de la manifestation. Ils voulaient prendre en charge une violence qui pour eux, n'existe pas - leçon apprise et bien retenue d'une société patriarcale. Et quand nous avons voulu assumé notre propre violence en rentrant dans le cinéma, ce sont les femmes elles-mêmes qui nous ont empêchées : si vous faites ça, nous n'aurons plus le droit de manifester. Nous-mêmes avons peur de notre violence parce qu'on nous l'a toujours niée, réprimée, méprisée et que nous avons beaucoup de mal à nous la réapproprier. Mais peur au point de protéger les cinémas pornos, c'est vraiment se nier ou croire que la société changera sans violence. FRANCOISE Adresse provisoire : "*Colères*" 33 rue des Vignoles 75020 PARIS