#title Patrie !
#author Émile Henry
#date 4 juillet 1891
#source extrait le 14 juillet 2026 de [[https://fr.wikisource.org/wiki/Patrie_!_(Henry)][Wikisource]] (qui le reprend du journal *Le Forçat*)
#lang fr
#pubdate 2026-07-14T07:54:50
#topics anti-patriotisme, anti-militarisme, anti-capitalisme, action directe, anarchisme en France, manger les riches, propagande par le fait
S’il nous fallait attaquer les uns après les autres, les innombrables préjugés, dont on a farci nos cerveaux et saturé notre intelligence dès l’âge le plus tendre, non seulement le cadre de ce journal serait insuffisant, mais encore des volumes contiendraient à peine la matière que comporte un pareil sujet. Force nous est donc de nous rabattre sur les préjugés qui nous semble le plus enracinés dans l’esprit des masses, sur ceux qui maintiennent le plus les travailleurs dans une situation misérable, inférieure, et qui sont pour ainsi dire le nœud gordien de l’émancipation sociale des prolétaires des Deux-Mondes.
Pour cela faire, nous commencerons notre œuvre en attaquant le préjugé capital, celui qui, depuis des siècles a fait répandre le plus de sang, couler le plus de larmes, ériger le brigandage, le vol, le meurtre en principe, en institution.
Ce préjugé sur lequel seul, nous voulons nous arrêter aujourd’hui ; qui a divisé les hommes, parqué les peuples, c’est le préjugé militaire, le chauvinisme.
Ce préjugé qui nous a fait jusqu’à ce jour, reconnaître comme chefs couverts de gloire et d’honneur, ceux qui avaient assassiné ou fait assassiner le plus d’hommes, jeter le plus de deuils, dévaster le plus de peuples.
Par quel renversement de la raison humaine cet état de choses a-t-il pu exister sur toute la terre depuis tant de siècles ? Quels moyens, quels talismans des bandits ont-ils pu employer ? De quels mots se sont-ils servis :
D’un seul mot… Patrie !
Par ce mot, les peuples inconscients ont été domptés, enchaînés.
C’est à ce mot sinistre et fatal que des flots de sang ont été versés, sans compter ceux qui se verseront encore tant que subsistera ce chauvinisme idiot et féroce.
Patrie : mot stupide.
Patriotisme : mot criminel.
Patrie : droit de propriété des bandits rentés, galonnés et entretenus par la bêtise des masses laborieuses.
Patriotisme : Haine officielle imposée entre peuples frères, mais enchaînés.
Société bourgeoise infâme ; ah ! comme il est vrai que l’immensité de ton monstrueux édifice a bien pour base l'ignominie, et pour principe la solidarité des crimes.
Patriotisme : Haïssons-nous les uns les autres.
Patrie : Divisons pour régner.
Inconscients que nous sommes, le patriotisme, le prétendu chauvinisme de nos maîtres ne devraient-ils pas nous servir d’exemple et nous dessiller les yeux !
Les capitaux qu’ils ont volés aux producteurs, – seuls auteurs de la richesse publique – ont-ils une patrie ? Leurs bagnes industriels, tous grands ouverts aux ouvriers de n’importe quelle nation, pourvu qu’ils s’offrent à meilleur marché que les ouvriers français, ont-ils une patrie ?
Ce préjugé que le peuple a conservé religieusement jusqu’à ce jour et qui nous fait frissonner d’une certaine fièvre lorsque nous voyons passer quelques hommes en uniforme, précédés d’un clairon ; cette fièvre belliqueuse qui tient de l’animalité féroce, cause de tant de malheurs, ce préjugé monstrueux a été créé et entretenu par ceux qui, par notre faiblesse, se sont érigés nos maîtres, afin d’opérer de temps à autres quelques saignées nécessaires à leurs prérogatives, parmi les légions immenses de leurs esclaves, toujours plus nombreux et plus affamés.
À l’influence religieuse qui disparaît, ne faut-il pas à la bourgeoisie une influence qui la remplace et lui assure les moyens de « gouverner » ! De la religion nouvelle du patriotisme. L’office est différent, mais le but est toujours le même : abêtir l’homme pour l’exploiter plus facilement.
À quoi servent, en effet, les armées, ces écoles de l’abrutissement et de la servilité ? À quoi servent-elles, si ce n’est à cimenter l’édifice bourgeois en permettant aux dirigeants de retaper leur prestige par les guerres étrangères et de perpétuer l’exploitation des masses par la répression des mouvements populaires.
Voilà où nous ont conduits nos préjugés et notre routine du laisser-faire, parce que ça s’est toujours fait.
Le peuple comprendra-t-il bientôt que pour s’appartenir, il faut qu’il fasse une vie nouvelle, qu’il rompe avec le vieux monde qui n’attend qu’une poussée pour s’écrouler, qu’il fonde enfin une société nouvelle où le passé ne sera plus qu’un cauchemar.
Allons ! peuple travailleur, jette un coup d’œil sur le passé, envisage le présent qui ne vaut pas mieux, et redresse-toi enfin justicier implacable, arme-toi contre les loups-cerviers de la finance, les serpents de la superstition, les hydres du pouvoir, les corrompus de la magistrature, les crapauds de la presse bourgeoise, les chenilles de la police et les enragés de l’autorité.
Si l’on cherche à nous diviser et susciter parmi nous la guerre, tendons au contraire une main fraternelle à tous les opprimés.
Si l’on nous commande de nous égorger les uns les autres. Eh bien ! retournons-nous unis contre nos dirigeants, enfermons-nous dans le cercle de nos colères, et pour répondre à leurs excitations perfides et criminels, exploités des deux hémisphères oublions les premiers coups et les dernières blessures, et dans une ripaille de titans, mangeons ensemble nos tyrans, nos exploiteurs et nos maîtres !
E. HENRY.