Les acolytes de la Bourgeoisie

1882

Nous manquerions à notre devoir, si nous ne signalions en même temps le danger que nous prévoyons déjà. Ce danger ne vient certainement pas de la bourgeoisie, ni de son gouvernement. La bourgeoisie, par les bêtises qu’elle fait, par son arrogance croissante, par sa stupidité et son incapacité de comprendre la situation, ne fait qu’accélérer le jour de la révolution, et détruire les quelques ports de salut qui lui restaient encore. Quant au gouvernement, — expression fidèle de la bourgeoisie, — il ne fait qu’emboîter le pas après ceux qui le mènent à la chute. Lorsqu’il entassait 30, 000 cadavres dans Paris, pour satisfaire les vengeances voluptueuses de la bourgeoisie, il creusait la fosse des exploiteurs. Lorsque la bourgeoisie réunie crie aujourd’hui sus ! aux mineurs de Montceau-les-Mines, elle ne fait que prouver une fois de plus qu’il n’y a pas de compromis possible entre les fous enragés qui détiennent la richesse sociale, et les travailleurs qui marchent vers l’avenir. Ce n’est donc pas de là que peut venir le danger : le danger vient de ceux qui se préparent déjà à exploiter les résultats des efforts insurrectionnels des travailleurs.

Le danger vient de ceux qui, après avoir prêché la Révolution pour capter les suffrages, cherchent déjà à négocier chez la bourgeoisie les années de bagne par lesquelles les travailleurs payeront leurs premières tentatives d’insurrection. Les ambitieux et les prudents, qui aimeraient à recueillir les fruits de la révolution sans en subir les dangers ; qui se réservent pour gouverner plus tard, lorsque les gouvernants d’aujourd’hui auront été renversés ; qui se séparent déjà « des excès » et « des efforts stériles », — voilà d’où vient le vrai danger. Nous avons vu, en Angleterre, lors du mouvement chartiste, les ouvriers des usines agir comme ceux de Montceau et de Blanzy agissent aujourd’hui. Les manufactures brûlaient à cette époque, la poudre faisait sauter les machines et l’outillage coûteux ; des bandes parcouraient les villages manufacturiers, et des insurrections éclataient dans les districts de la grande production. Mais, toutes les victimes de cette époque, qui périssaient au bagne, ou pourrissaient dans les prisons, tout le dévouement déployé par les travailleurs, — tout cela n’a profité que pour asseoir le règne des libéraux et pseudo-radicaux de la bourgeoisie. Les meneurs qui faisaient mine de sympathiser de loin aux efforts des travailleurs, tout en se tenant à l’écart, et « désavouaient les excès », ont surgi lorsqu’il s’est agi de recueillir les fruits de l’agitation ; et le mouvement fut escamoté encore une fois ; encore une fois, l’ouvrier se retrouva esclave comme auparavant.

Les malins politiciens qui se disent socialistes, se préparent déjà à jouer le même rôle en France. Ils se préparent déjà à négocier avec la bourgeoisie les fruits des efforts révolutionnaires des masses. — Mais auront-ils, en France, les mêmes facilités que leurs cousins anglais ont eues de l’autre côté de la Manche ? — Certainement non. Car l’esprit de révolte qui se réveille en France, se dirige non seulement contre les bourgeois, mais aussi contre les meneurs, quelle que soit la loque dont ils se recouvrent. — « Rien à compter sur les meneurs ! À bas tous les meneurs ! » Voilà le cri qui se fait entendre, — cri sorti des entrailles même du prolétariat, toujours trompé par ceux en qui il a mis sa confiance.

Cette maxime : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », reçoit une tout autre signification qu’il y a dix ans ; elle est comprise, et elle est appliquée — à la lettre.

D’ailleurs, le même esprit qui a germé en France, a germé un peu partout. L’Espagne a renoncé absolument à tous les meneurs ; toute la besogne se fait maintenant par les ouvriers eux-mêmes. L’Allemagne en a assez de ses meneurs ; elle se révolte contre eux ; elle a obtenu sur eux une première victoire, en les ayant forcés de suivre le courant, et ce courant les déborde déjà. Et si l’Italie s’est laissée depuis quelques mois entraîner par ceux qui vendent déjà à la bourgeoisie « le bétail qui les suit », cette phase ne peut durer qu’un moment : l’acte valeureux de Covelli a déjà fait naître l’esprit de révolte, et les mouvements spontanés qui surgissent de tous côtés vont être bientôt le chant de mort des meneurs.

Ce n’est pas le peuple français qui se laissera endoctriner par les malins politiciens qui, en se posant comme des tiers entre le peuple et la bourgeoisie, espèrent déjà escamoter les résultats des mouvements populaires qui se produisent. Le peuple n’a pas besoin de diplomates ni de chefs : il secouera lui-même le joug de la bourgeoisie.


« Les acolytes de la Bourgeoisie ». Le Révolté, 28 octobre 1882.