Anonyme

Ce que nous voulons

30 juillet 1882

Ce que nous voulons n’est pas difficile à formuler, et quand la conscience viendra au peuple, quand, pour emprunter aux paysans italiens insurgés leur devise pittoresque, quand le « bœuf, enfin, connaîtra sa force », ce que nous voulons ne sera pas davantage long à réaliser.

Ce que nous voulons, c’est LA LIBERTÉ ; rien que la liberté, mais toute la liberté !

Nous ne voulons rien que la liberté : ni plus ni moins — parce que la liberté suffit ; — parce que la liberté suppose et contient tous les autres biens souhaitables dont elle est à la fois l’instrument de conquête, de séduction et l’assaisonnement naturel ; — parce que, une fois munis de la liberté, agissant dans la plénitude de leur indépendance, de leurs aspirations et de leurs facultés, les hommes sauront bien se procurer aisément le reste : — parce que, si nous n’avons pas ce qu’il nous faut et que nous désirons, si nous souffrons, si nous sommes exploités et misérables, cela tient uniquement à ce que nous ne sommes pas libres, attendu que des citoyens vraiment libres ne sauraient pas longtemps à se procurer ce qui leur manque et à se débarrasser de tout ce qui les gêne et les fait souffrir.

Que la bourgeoisie — à laquelle, comme nos prédécesseurs du Droit social, l’Étendard révolutionnaire déclare ici, dès son entrée en lice, guerre sans trêve et haine sans merci — que la bourgeoisie ne se hâte donc pas trop de sourire de la modestie apparente de nos revendications ! En demandant simplement la liberté nous ne demandons rien moins que sa dépossession intégrale, que son extermination en tant que classe privilégiée, toute la justice, toute la révolution, et il n’est guère possible de concevoir idéal plus élevé ni plus large programme.

Si nous ne réclamons que la liberté, nous réclamons, en revanche, la liberté TOUT ENTIÈRE, sans restrictions, sans mélange. C’est dire que nous n’avons rien de commun avec les politiciens libérâtres, qui, ayant sans cesse à la bouche, eux aussi, ce beau nom de liberté, ont presque fini par le prostituer à force de charlatanisme et d’hypocrisie. C’est dire que nous voulons aussi l’égalité, l’égalité de fait, complètement inséparable de la liberté, dont elle n’est, en réalité, que l’une des formes essentielles.

Là où il y a des supérieurs et des inférieurs, des dirigeants et des dirigés, des salariants et des salariés ; — là où la société se divise en deux classes, d’un côté les détenteurs privilégiés du patrimoine social, n’ayant que la peine de naître, monopolisant la science, le bien-être, le luxe, la considération et la puissance, qui peuvent vivre sans travailler, ou se réserver, au moins, parmi les fonctions humaines, les plus agréables, les plus lucratives, de l’autre, la masse esclave qui, n’ayant que ses bras, contrainte de travailler pour autrui, au prix d’un salaire dérisoire, est condamnée d’avance, par le malheur de sa naissance, à l’ignorance, à la misère, aux humiliations, aux labours rebutants et pénibles ; — là même où, soit un individu, soit un groupe, sous quelque prétexte que ce soit, et d’où qu’il vienne cette prérogative, a le droit et le pouvoir d’imposer des règlements ou des conditions aux autres, obligés d’obéir, — il n’y a plus de liberté du tout.

En réclamant la liberté, nous réclamons donc l’abolition des classes.

En réclamant la liberté, nous réclamons donc l’abolition de l’organisation politico-économique actuelle, basée sur la concurrence, c’est-à-dire sur l’écrasement continu de la foule déshéritée, systématiquement sacrifiée, en guise de fumier, à l’éclosion de l’aristocratie des fleurs humaines.

En réclamant la liberté, nous réclamons encore l’abolition des privilèges capitalistes, l’abolition de la propriété et de la mise à la disposition de tous de toute la richesse commune, usurpée aujourd’hui, sous le couvert de la Loi, par une minorité de pillards et d’assassins. La liberté, en effet, ne se comprend point sans du pain sur la planche, et de tous les esclavages, le pire c’est la pauvreté ! En réclamant la liberté, nous réclamons encore l’abolition de tous les gouvernements présents et futurs, sans exception d’étiquette ni d’origine. Qui dit gouvernement, en effet, dit autorité, c’est-à-dire inégalité, arbitraire, insécurité, en un mot, servitude.

En réclamant la liberté, rien que la liberté, toute la liberté, nous réclamons donc les bénéfices invinciblement garantis contre tout retour offensif de la célèbre formule des communistes anarchistes : À CHACUN SELON SES BESOINS ! Parce que celui-là seul est libre, dont tous les besoins sont satisfaits !

Mais ce n’est pas assez de dire ce que nous voulons, il faut dire comment nous comptons l’obtenir.

Ici encore, comme sur le premier point, nos explications seront aussi courtes, aussi simples, aussi nettes que possible.

NOUS N’ATTENDONS RIEN QUE DE LA RÉVOLUTION VIOLENTE, C’EST-À-DIRE DE LA FORCE INSURRECTIONNELLE MISE AU SERVICE DES REVENDICATIONS POPULAIRES.

Le temps est passé où le prolétariat, oubliant qu’il est inouï que des privilégiés se dessaisissent volontiers de leurs privilèges, attendait bénévolement son émancipation de la complaisance des maîtres qu’il tolérait ou qu’il s’était donnés lui-même.

L’histoire d’autrefois, confirmée souvent depuis par de coûteuses expériences, lui a enfin appris que les despotes ne se suicident pas plus que les voleurs ne restituent, pas plus que les lapins ne se mettent eux-mêmes en gibelotte, et que, pour renverser les bastilles, il faut autre chose que des prières, des pétitions ou des bouts de papier.

Désormais, il ne croit plus aux réformes pacifiques ni aux améliorations partielles ; il sait que la liberté n’a pas de degrés, qu’elle est toute entière, ou qu’elle n’est pas, et qu’elle ne se mendie pas, mais qu’elle doit se prendre, aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui, de haute lutte, à la pointe de l’épée.

Telle est, enfin, après nombre de désillusions douloureuses, l’opinion plus ou moins ouvertement avouée de la presque [censuré]. La preuve en est, c’est que, dans toutes les réunions populaires, en province comme à Paris, dans les circonscriptions rurales comme dans les grandes cités et les centres manufacturiers, les seules théories qui aient chance d’être accueillies favorablement ou de rallier des partisans, sont les théories révolutionnaires. Plus les mesures proposées sont violentes, mieux elles sont comprises, plus elles sont applaudies, et les intrigants endormeurs et doctrinaires, eux-mêmes, que cette perspective fait frémir à l’avance, parce qu’elle ruinerait leurs desseins ambitieux, sont obligés, coûte que coûte, de se mettre au même diapason. C’est le seul moyen de se faire écouter, même des naïfs qu’ils traînent à leur remorque.

En reconnaissant l’insurrection comme l’unique moyen de conquérir la liberté et de réaliser la justice, l’ Étendard révolutionnaire ne cherche donc pas à substituer la volonté du petit groupe de ses rédacteurs à la volonté des intéressés, ni à leur imposer des idées qu’ils n’ont pas. Ce qu’il se propose, au contraire, c’est de dégager leurs idées, de les accoucher, pour ainsi dire, de les traduire en enseignements et en actes.

Aux yeux des anarchistes, — qui ne posent pour être ni plus vertueux, ni plus intelligents que les autres, — la Révolution doit être, non pas l’œuvre d’un état-major de meneurs et de dirigeants, mais l’œuvre de Sa Majesté Tout Le Monde. Leur rôle doit donc se borner à proclamer bien haut ce que Tout-le-Monde — qui, ayant plus d’esprit que M. de Voltaire, a aussi plus de bon sens et vaut mieux que tous les coureurs de places et les affamés de pouvoir, — à proclamer tout haut, disons-nous, ce que Tout Le Monde pense tout bas, à dissiper les préjugés qui obscurcissent encore ces conceptions révolutionnaires, à oser, enfin, prendre, à sa place, les initiatives libératrices.

Au lieu de prétendre, comme tant d’autres, faire tout, seul le bonheur du peuple, ils veulent simplement travailler à le faire avec lui, en ne briguant d’autre honneur que celui de combattre au premier rang, quand sonnera l’heure de la bataille suprême.

Et parmi ces préjugés qu’il faut démocratiser, celui que nous combattons avec le plus d’acharnement, parce qu’il nous paraît le plus dangereux et le plus corrupteur de tous, c’est le préjugé électoral, c’est la religion du suffrage universel.

Il n’existerait plus, ce préjugé, et il a longtemps que le bon sens populaire aurait fait justice, si les politiciens, parmi lesquels il est déplorable de voir figurer de prétendus révolutionnaires-socialistes, n’employaient à le perpétuer toute leur activité et toute leur influence.

C’est à détruire les effets de la funeste besogne de ces saltimbanques que nous nous attacherons.

Nous ne voulons plus de maîtres, pas plus de maîtres élus que de maîtres imposés.

Nous ne voulons plus prendre au lieu de nous, pour leur pour confier le soin de notre salut, — qui ne peut être fait que par nous-mêmes, — des gens dont les intérêts cessent aussitôt d’être les nôtres, et qui, une fois montés au pinacle, ne manquent pas de nous trahir, consciemment ou inconsciemment même, gangrenés qu’ils sont par la pourriture parlementaire et gouvernementale.

Nous ne voulons plus perdre notre temps et nos forces à cette agitation stérile, qui, ne profitant qu’aux intrigants, aboutit fatalement à semer au milieu de nous des ferments de discorde, à remplacer le souci des principes par des compétitions de personnes, et mérite à plus d’un titre d’être appelée, comme l’a fait un jour l’un de nos amis, à une tribune lyonnaise, « le plus grand commun diviseur de la classe ouvrière. »

Puisque nous avons reconnu, irrévocablement reconnu, que la Révolution violente était la seule solution efficace de la question sociale, c’est à la préparation de cette Révolution, à l’étude des moyens d’en hâter l’avènement, d’en assurer le succès et d’en prévenir l’escamotage que nous devons consacrer exclusivement nos efforts, sans nous attarder aux bagatelles énervantes de la foire aux candidatures.

Démasquer, sans relâche, les farceurs et les ambitieux, utiliser partout l’esprit de révolte, développer chez les révoltés l’initiative individuelle, étudier avec eux la tactique insurrectionnelle et les mesures à prendre pour que la victoire du peuple soit complète et définitive, définitive et complète aussi l’extermination de la classe spoliatrice, telle sera donc la campagne que veut entreprendre l’ Étendard révolutionnaire.

L’appui de tous les exploités ne lui fera pas défaut, et c’est ainsi que, plus tôt sans doute que les exploiteurs n’ont l’air de le croire, ce que nous voulons s’accomplira, sur les ruines du vieux monde bourgeois.

LA RÉDACTION.


extrait le 1er juillet 2026 de Wikisource
Premier numéro de l'Étendard révolutionnaire