Que faire après Auschwitz et Beckett ?
Célébrer le monde et sa beauté n’est-il vraiment plus possible ?
Isidore Isou explique l’histoire de la poésie et des autres arts par la « loi de l’amplique et du ciselant ». Il affirme qu’avec Homère s’engageait en poésie la première phase amplique qui devait en France se conclure avec Victor Hugo. Cette période correspond à la conquête du monde par la poésie qui explore toutes les possibilités qui s’offrent à elle. C’est l’époque des mythes et des épopées, du lyrisme et des chants qui pleurent la mort et fêtent l’amour. Mais un jour cette poésie est épuisée, poursuivre sur cette voie n’a alors plus aucun intérêt artistique. Ainsi débute la phase ciselante. Alors que la poésie s’emparait de tous les aspects du monde, exaltant leur beautés, elle travaille à présent à sont autodestruction et devient son propre sujet, son propre territoire à découvrir. Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Beckett… Mais cette phase trouve un jour aussi sa fin.
Isou propose alors de relancer une nouvelle phase amplique. Ainsi les lettristes reprennent ils la poésie à ses fondements même en créant un nouveau langage écrit et orale. Ils inventent de nouveaux signes en guise d’alphabets naissants et de nouveaux sons en guise de nouvelles phonétiques. De là l’origine de leur identité graphique singulière et de leurs poèmes qui lus rappellent de mystérieuses incantations chamaniques et primitives.
Ainsi après les lettristes qui veulent refonder complètement le langage poétique il faut me semble-t-il, pour ne pas vivre dans un monde sans poésie, se remettre à la conquête du cosmos dans une troisième phase engagées par les lettristes qui serait dialectiquement la synthèse des deux phases précédentes. La poésie doit donc à présent s’adresser à toustes comme les mythes et les chants grâce à un lyrisme moderne largement compris par toustes.
Simple constant plus personne ne lit de poésie et encore moins celle de nos poètes actuels. Peut-être quelques esthètes décrochés de notre monde et des ses problématiques. N'accusons pas la bêtises de nos contemporains ; l'intelligence humaine fut toujours identique. Pourquoi donc alors ne lisons nous plus de poésie ? L'une des raisons à mon sens : sa complexité. Avouons, qui peut lire Yves Bonnefoy (avec tout le respect que je lui dois) et sa poésie bien trop intellectuel ? Avouons, depuis Mallarmé la poésie s'adresse à une élite qui la comprend parce qu'elle est cultivé. Qui peut à présent lire Sarraute, Gide, Giono, Duras, Bataille, et même Ponge, qui peut lire ces auteurs et véritablement les comprendre sans l'appui de la critique ? Quel jeune, quel adolescent, quel enfant, peut à présent s'intéresser à la poésie devenue si opaque ? Ici n'accusons pas le néolibéralisme ou n'importe quel aspect de notre société moderne pourrit. Aucun régime de production jamais n'a poussé les individus à être artistes. C'est la poésie elle même qui s'est rendue inatteignable, illisible. Ne nous étonnons pas alors de la fascination qu'exerce le rap et son écriture, avouons le, souvent médiocre. Car l'humain veut de la poésie, la cherche, et la trouve... là où il peut. Déjà le blues puis le rock s'étaient fait les héritiers de la poésie destinée au peuple avec de grands auteurs comme Robert Johnson ou Patty Smith. Et ailleurs même qu'aux États-Unis des poètes-chansonniers comme Brassens ou Brel ont eux aussi essayé de reprendre le flambeau. Si Adorno avait raison de dire qu'après la Shoah le lyrisme n'était plus possible faisons le mentir ! Comme Villon, comme La Fontaine, comme Hugo, faisons nous comprendre par nos contemporains. Adressons nous à toute l'humanité, non plus seulement à une classe savante qui nous dicterait le bon goût, nous empêchant alors d'écrire nous même de la belle poésie pure. Écrivons de la poésie pour toustes pour qu'elle soit écrite par toustes !
À mon sens l'humain est touché par la forme d'art et par l'œuvre la plus simple à apprécier, celle qui fait le plus immédiatement jouir du Beau. À notre époque ce sont la musique et l'image animé. La peinture actuelle tout comme le roman n'a plus aucune portée transcendante à présent. Maintenant quand on pense à un pirate on pense à Jack Sparrow et non à Long John Silver, ce dernier met plus de temps à nous apparaître. L'image parle immédiatement au public, elle le marque plus. Le cinéma présente tout aussi bien un récit et la psyché d'un personnage qu'un livre, mais avec l'avantage de l'image, il est donc destiné à faire disparaître le roman. Quant à la peinture elle est une image fixe qui a perdu son aura avec la modernité et qu'il est difficile de voir en vrai, parce qu'il faut se déplacer, parfois même dans d'autres pays ; il est donc naturel qu'elle disparaisse devant le cinéma.
Selon moi l'art adopte toujours la forme la plus commode pour s'adresser au plus grand nombre, pour réunir le plus large public. Car l'art se doit d'être universel, sans distinction de classe, de genre, de couleurs, et de sexualité. Ainsi la poésie a longtemps été chantée et, ou, accompagnée de musique, car quoi de plus universel que la musique ?. Mais, après les traditions orales et populaires dont il ne reste aucune trace, elle ne s'est adressée qu'aux cours des rois ou occasionnellement se produisait dans les foires. Seul Homère a réussi le coup de maître d'être enseigné à l'école et donc d'être connues par toustes. Puis est arrivée l'imprimerie qui permit au public de s'élargir quelque peu en comprenant certains bourgeois, jusqu'à atteindre son apogée au XIXe siècle, époque du règne bourgeois par excellence, avec des auteurs comme Hugo ou Balzac. Mais à présent avec les technologies du XXe la poésie peut redevenir musical tout en étant accessible à toustes. Ainsi la poésie chantée a émergé populaire avec le rock et le rap même si les lettristes déjà avaient intégré la musique à leurs poèmes en les transformant en chants tribaux. Donc poètes et poétesses abandonnons la forme écrite ennuyeuse et opaque et chantons ; chantons pour faire danser le monde !
Guy Debord nous montre que le capitalisme grâce à l’instauration de la société du spectacle globalisé veut faire du peuple des spectateurs-consommateurs de l’histoire et du monde. Politiquement nous ne pouvons répondre à ça bien sur qu’en abolissant le capitalisme.
Mais que doit être cette révolution dans le domaine de l’art ?
Guy Debord veut y opposer un antispectacle qui ne nous semble pas supportable à long terme. Pour notre part nous pensons que nous devons plutôt créer un contre spectacle. Nous proposons de remplacer à nos yeux leurs images vides par NOS imaginaires et leurs expressions qui elles ne nous détournent pas du réel mais au contraire nous en font vivre une expérience singulière. Car l’art est et doit rester un outil ET une fin en soi !
Il faut donc submerger la société du spectacle par nos propres représentations !
Et quoi de plus globale que le mythe aux origines de tout les imaginaires sur une aire géographique aussi bien qu’historique on ne peut plus large pour se substituer aux indifférents mythes kitchs du capitalisme moderne ? Mais tout les mythes se fixent collectivement ; tout mythe pour être mythe doit être une œuvre collective autonome. Nous devons donc nous construire un art, une histoire, et un imaginaire en commun !
Rejoignez la révolution, participer à l’histoire et à son écriture !
Hugo démiurge se voulait prophète et Mallarmé voulait fonder une religion de poésie ; seulement ils n’ont pas pensé au fait que la religion est une croyance collective. L’idée d’Hugo d’écrire seul des psaumes était vouée à l’échec car l’écriture des religions est toujours une écriture des peuples. Alors comme eux deux, refusons l’évident non-sens du monde, la perte de l’Idéal, la mort de dieu. Refondons le monde non pas sur des croyances arbitraires mais sur notre connaissance rationnelle de celui-ci et acceptons la participation de toustes et l’évolution de nos connaissances. Le progrès des sciences, de la raison, de la Vérité, n’est pas l’ennemi de l’art, de la poésie, du Beau.
BACA